‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 271 sur 346 · CALONNE · texte numérisé non relu

CALONNE

une grande facilité de conception et de travail, un don singulier de fascination; mais, en général, on a cru, ou qu'il se laissait emporter lui-même aux illusions dont il fascinait les autres, ou que sa légèreté perverse jouait les destinées de l’état au jour le jour dans un grand jeu de hasard. « Le succès du moment est toujours le dernier terme de votre vue, » lui écrivait Mirabeau dans un jour de colère; « jamais votre horizon d'idées ne s’étend plus loin". » Un historien de notre temps? a cru reconnaître, au contraire, que la frivolité n’était qu’à la surface et que Calonne avait suivi un dessein profond et un plan fortement conçu. Calonne n'aurait achevé la ruine des finances, comme nous allons le voir, que parce que, persuadé que les demi-mesures seraient impuissantes et que les privilégiés ne renonceraient à leurs priviléges qu’en présence d’une nécessité absolue et au bord d’un gouffre efiroyable, il voulait les amener à leur insu jusqu’au bord de ce gouffre et les terrifier en le leur dévoilant soudain.

Nous ne croyons pas à tant de suite et de profondeur chez cet homme. Nous ne croyons pas non plus à tout l’aveuglement que d’autres lui prêtent. Il prenait les finances comme une aventure, maisl’aventurier avait trop d'esprit pour ne pas au moins entrevoir qu’on finirait par arriver à une situation où tous les expédients connus deviendraient impossibles. «Rajustons les choses avec dextérité, soutenons-les tant que nous pourrons à force de charlatanisme et d’audace, vivons joyeusement au jour le jour, accordons à qui demande, donnons à la cour une dernière fête; puis, quand les coupes seront vides, si nous ne pouvons plus les remplir, nous nous lancerons sur la mer des grandes réformes et nous trancherons du Turgot, le plus tard possible. En attendant, nous aurons vécu et joui. » Voilà probablement le sentiment vrai de cet homme, qui avoua à un grave personnage, au vieux Machault, qu'il ne se füt pas chargé des affaires du roi sans le mauvais état des siennes *.

1. V. le vigoureux factum de Mirabeau contre Calonne, ap. Mém. de Mirabeau, t. IV, p.192:

2. M. Louis Blanc, Hist, de la Révolution française, &. IT, ch. v.

3. Il lui fit bien un autre aveu, au grand étonnement de l’ancien ministre, qui w’avait rien fait, suivant ses propres paroles, « pour mériter une confidence si ex« traordinaire. » 11 lui raconta que, dans sa première entrevue avec le roi, il avait

Les affaires du roi étaient en effet dans une position déplorable lorsque Calonne entra au contrôle-général : le trésor était vide. La vieille et la nouvelle finance, les traitants et les banquiers, le crédit sous ses deux formes, étaient désorganisés par la rupture du bail des fermes et par la suspension des paiements de la caisse d’escompte; la dette consolidée s'était augmentée de 345 millions depuis la chute de Necker, en deux ans et demi. Il existait un arriéré de 220 millions sur la marine, de 170 millions sur divers autres objets, 176 millions d’anticipations et 80 millions de déficit sur l’année courante, en tout 646 millions de dette flottante exigible. Le revenu annuel était arrivé à 505 millions; mais il en fallait retrancher 205 pour rentes constituées et intérêts d’avances et de cautionnements, plus 45 pour remboursements d’annuités et de loteries; il ne restait que 255 millions disponibles, et les dépenses ordinaires en exigeaient au moins 300. Le déficit annuel, jusqu’au remboursement total des annuïtés et des loteries, c’està-dire pendant bien des années, devait donc être d’une cinquantaine de millions?.

Calonne débuta brillamment. II se fit bien venir de la majorité du conseil ? en amenant Vergennes à consentir la suppression du comité des finances, qui faisait une position inférieure à ceux des ministres qui n’en étaient pas membres. Il gagna les financiers en rétablissant le baïl des fermes (9 novembre 1783). Il releva le crédit en supprimant le cours forcé des billets de la caisse d'’escompte avant le délai fixé par son prédécesseur. Les banquiers et un agent de change du Trésor mirent la caisse en mesure de faire face; un procès-verbal favorable du passif et de l'actif de la caisse, lancé habilement dans le public, ranima Ja confiance; mille nouvelles actions émises se placèrent sans difficulté, et la caisse

avoué à Louis XVI 220,000 francs de dettes exigibles. « Un contrôleur -général, avait-il dit au roi, peut trouver facilement les moyens de s’acquitter; mais je préfère tout devoir aux bontés de Sa Majesté. » Louis, sans dire un mot, alla prendre dans un secrétaire 230,000 livres en actions de la compagnie des eaux de Paris, et les remit à Calonne, qui garda les actions et sut payer autrement ses dettes ! — V, Monthion, Particularités sur les ministres des finances, p. 279. :

1. Il n’y avait que 360,000 francs en caisse : Calonne, dans son Mémoire au roi, pour produire plus d'effet, dit qu’il n’y avait que deux sacs de 1,200 écus,

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