Bailli, Hist. financière de la France, t. II, p
3. Il entra au conseil, comme ministre d'état, le 23 janvier 1784.
élargit ses opérations et reprit la plus grande faveur‘. Calonne profita de ce premier succès pour fermer un emprunt de son prédécesseur qui n'avait pas été rempli, et pour en rouvrir un autre de 100 millions en viager à des conditions séduisantes pour les préteurs et onéreuses pour l’état (décembre 1783). Le parlement enregistra, avec des représentations. Il n’en coûtait rien à Calonne de répondre à des remontrances par des promesses. Il les avait prodiguées d'avance dans le préambule de l’édit d'emprunt. « L'ordre, l’économie, l’arrangement, présidaient à toutes les opérations; bientôt l'équilibre, rétabli entre les recettes et les dépenses, allait conduire à la diminution du poids des impôts. » L'emprunt réussit tellement, qu'il gagna 11 p. °/, sur le prix d'émission. Les Hollandais, qui profitaient de la paix pour retirer leur argent de la banque d’Angleterre et l’apporter en France, aidèrent beaucoup à la promptitude du placement.
Un arrêt du conseil, du 14 mars 1784, sembla commencer à justifier les belles paroles de Calonne. L'hiver ayant été long et dur, et suivi de grands débordements, le roi accorda 7 millions en secours et réparations qui durent être retenus, en majeure partie, par voie de retranchements, sur la maison du roi, sur les bâtiments, les pensions, les grâces et les gros traitements. On annonçait qu'on poussait activement les études préparatoires (commencées sous Turgot) pour la suppression des douanes intérieures. Au mois d’août 1784, on recréa une caisse d’amortissement, qu'on dota de 3 millions par an, et à laquelle on attribua en outre les arrérages des rentes perpétuelles qu’on amortirait avec ces 3 millions et des rentes viagères, à mesure de leur extinction, évaluée à 12 millions de francs par an. Suivant les calculs fournis à Calonne par un ami de Mirabeau, un habile financier, nommé Panchaud, qui avait étudié le mécanisme de l'intérêt composé, déjà employé heureusement par les Anglais, la nouvelle caisse devait amortir en vingt-cinq ans plus de 1,260 millions de la dette tant flottante que consolidée, et libérer le Trésor
1. La caisse fut astreinte à avoir toujours en numéraire un quart au moins de la valeur des billets circulant; son escompte fat fixé à quatre-vingt-dix jours au plus, et à 4 pour 100 pour un mois, 4 et demi pour plus long terme. — Hé. de Bachaumont, t. XXII, p. 35.
de 91 millions d’arrérages et d’autres engagements annuels. Calonne déclarait que la guerre même, si elle se renouvelait, ne suspendrait pas les opérations de cet établissement libérateur!.
Les sages secouaient la tête; mais le public fut un moment ébloui. Calonne fit un tour de force vraiment incroyable. S’il y a, dans ce peuple trop oublieux, un groupe de population qui se souvienne et qui garde obstinément ses affections et ses haïnes, c’est sans doute la Bretagne. C'était dans le pays de La Chalotais qu'on devait le mieux connaître Calonne! eh bien, il trouva moyen de faire crier : Vive Calonne! dans Rennes même, à la porte de ce Palais de Justice témoin de son ignominie! Son prédécesseur, le garde des sceaux et le ministre de la maison du roi avaient comploté de supprimer les États de Bretagne et de réduire cette province à la condition des pays d'élection. Calonne fit abandonner cette dangereuse et inique entreprise, protesta, auprès des Bretons les plus influents, qu’on l’avait calomnié autrefois, Le leur persuada à moitié, fit rendre aux États de leur province la libre nomination de leurs députés, avec d’autres concessions, et en obtint avec acclamation un don gratuit double de l'ordinaire (novembre — décembre 1784)?!
La cour était bien autrement en joie que le public; mais les choses allaient précisément beaucoup trop bien au gré de ce petit monde privilégié pour que cette satisfaction fût longtemps partagée par la grande société. Calonne riait le premier avec les courtisans des graves maximes qu’il étalait devant le roi, devant les pariements, devant le public. Il leur expliquait sa vraie théorie économique , la large économie, qui consiste à dépenser beaucoup pour paraître riche, et à paraître riche pour pouvoir emprunter beaucoup. Les gens de cour entendaient mieux cette économie que celle de Turgot ou de Necker! La pratique répondit à la théorie. Le Trésor fut ouvert sans réserve aux princes, à la reine, aux personnes en crédit. Les frères du roi ne se contentaient pas de leurs immenses revenus : on paya leurs dettes; la reine désirait Saint-Cloud; on acheta pour elle cette magnifique rési-
1, Anciennes lois françaises, t. XXVIT, p. 464. — Bailli, t. II, p. 253. — Droz, 4. ler, p. 454.
2. Mém. de Bachaumont, t. XX VII, p. 101. — Droz, t. I®', p. 402.