GENÈVE. CRIMÉE
le parti de Rousseau dans sa propre ville, et étouffer la démocratie en Europe par les mêmes mains qui l’aidaient à triompher en Amérique. La monarchie bourbonienne eut à s’en repentir : un grand nombre de Genevois, bannis par les patriciens restaurés, se répandirent en Angleterre et en France, et plusieurs d’entre eux figurèrent parmi les plus ardents promoteurs de la Révolution.
Quelque temps auparavant, on avait reproché à Vergennes d’avoir souffert que la maison d'Autriche s'établit sur le Rhin, par l'élection de l’archiduc Maximilien à la coadjutorerie de Cologne et de Munster (1780). L'intérêt de la France eût été de s'entendre avec la Prusse pour empêcher ce choix; mais Vergennes n'avait pas été libre : il avait dû céder à l’ascendant de la reine.
Des événements plus graves se passèrent bientôt sur la mer Noire. Un des motifs allégués par Vergennes pour hâter si fort la paix avec l'Angleterre avait été la nécessité de s’apprêter à mettre obstacle aux projets de la Russie et de l'Autriche sur l'empire othoman. On à vu qu’en 1779, il avait fait consentir la Turquie, pour avoir la paix, à accorder aux Russes la libre navigation de la mer Noire, du Bosphore et de toutes les mers othomanes, l’indépendance des Tatars et la réduction de la suzeraineté othomance sur la Valachie et la Moldavie quasi à un vain titre, c’est-à-dire que les concessions du traité de Kaïnardji avaient été de beaucoup dépassées. 11 semblait qu’au moins le cabinet de Versailles dût se croire obligé de faire respecter le nouveau pacte.
Les conditions n’en furent pas un instant observées. Catherine n’eut pas plutôt fait la Crimée indépendante, qu’elle travailla à la faire russe : l’un n’avait été que le moyen de l’autre. Elle suscita contre le khan des Tatars, partisan de la Turquie, une révolte qui l’obligea de prendre la fuite, et fit élire à sa place un successeur qui vendit sa souveraineté à la Russie (fin 1782). Les Tatars se soulevèrent pour défendre leur nationalité. Ils furent accablés par les forces moscovites avec d’effroyables cruautés; les Russes égorgèrent trente mille de ces malheureux, hommes, femmes et enfants. Des colomes russes s’établirent en Crimée : Taman et le Kouban furent occupés par les soldats de Catherine. La tzarine allait hardiment à ses fins, assurée qu’elle était de l'Autriche par
un haité secret. Depuis la mort de sa mère‘, Joseph IT donnait pleine carrière à sa double passion de réformes intérieures et d’envahissements extérieurs; d’une part, il semblait se hâter de devancer la France dans l’application des doctrines enseignées par les philosophes français, sans y mettre la réserve prudemment égoïste qu'avait gardée le grand Frédéric, son devancier dans cette voie?; de l’autre part, il tâchait d'appliquer le système trèspeu philosophique de convenance, c’est-à-dire le droit du plus fort,