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RUSSIE ET TURQUIE

avec aussi peu de scrupule, mais beaucoup moins d’habileté que n'avait fait Frédéric. Lorsque le cabinet de Versailles tenta de le détourner de s'unir à Catherine contre les Turcs, il n’avoua pas tout de suite son pacte avec la Russie, mais il laissa entendre que, pour maintenir l’équilibre, il serait obligé « de s'étendre en raison de ce que la Russie pourrait acquérir. » ILse montra peu sensible aux représentations de la cour de France sur l’immoralité de ce monstrueux système.

Le cabinet de Versailles, alors, se tourna vers la Prusse et entama une négociation avec Frédéric IT pour arrêter l’œuvre de destruction de l'empire othoman. Mais rien n’était plus loin de la pensée de Vergennes qu’une grande guerre contre la Russie et Autriche. Il avait fait d'avance la part du feu, et cette part n’était rien moins que la Crimée et le Kouban, c’est-à-dire qu’il se résignait à ce que la Russie gardät tout ce qu’elle avait pris, pourvu que l’Autriche ne prît rien. Sur ces entrefaites, Joseph IT ayant signifié à la France l'intention où il était de soutenir la tzarine, son alliée, avec cent vingt mille hommes, l'ambassadeur français à Constantinople, Saint-Priest, eut ordre de presser la Porte -Othomane de céder aux exigences russes. Le divan, n’ayant plus aucun espoir de secours, souscrivit, le 8 janvier 1784, à un nouveau traité qui cédait à la Russie la souveraineté de la Crimée, de l’île de Taman et du Kouban. L’empire othoman perdait définitivement sa fidèle avant-garde de la Petite-Tatarie. La pleine possession de la mer d’Azow et la prépondérance décidée sur la mer Noire étaient assurées désormais aux Russes.

La prompte conclusion du traité déconcerta les prétentions de Joseph IT, qui s’apprétait à envahir la Valachie et la Moldavie, et qui n’eut plus ni prétexte ni possibilité d'agir. « Du moins, » dit Vergennes pour tàâcher de justifier sa politique, « du moins l’empereur n’a rien eu, et la satisfaction de la cour de Pétersbourg, qui, à la vérité, pèse éminemment sur les Turcs, n’est d'aucun préjudice pour la France !.» Vergennes cherchait à faire illusion aux autres et peut-être à lui-même sur l'énorme concession arrachée par le désir de la paix.

1. Flassan, t. VII, p. 399. — Soulavie, Mémoires du règne de Louis XVI, t. V, p. 64-80.

L'indifférence et l’inaction absolue de l’Angleterre en présence des progrès de la Russie étaient peut-être plus surprenantes que la faiblesse de la France. Si Vergennes eût cru à la possibilité d'un rapprochement avec les Anglais, il eût été probablement moins faible dans le Levant. |

L'affaire de Turquie était à peine terminée, du moins pour un moment, que Joseph IT, désappointé du côté de l'Orient, suscita une nouvelle querelle en Occident. Vers la fin de 1781, las et humilié de supporter des garnisons étrangères sur ses terres des Pays-Bas, il avait renvoyé les troupes hollandaises des places de la Barrière, devenues inutiles, suivant lui, depuis l'alliance de la maison d'Autriche avec les Bourbons, et il avait fait démanteler toutes ces places élevées à grands frais contre la France, excepté Luxembourg, Ostende et les citadelles d'Anvers et de Namur : la Révolution devait tirer profit de cette opération en 1792! La Hollande réclama en vain les anciens traités. Joseph alla bien plus loin : en 1784, après quelques empiétements de vive force, il somma les Provinces-Unies de lui céder Maëstricht avec diverses portions de territoire sur l'Escaut et sur la Meuse, de lui payer de grandes indemnités pour jouissance indue de ces territoires et pour de prétendues créances; puis, découvrant tout à coup son vrai but, il offrit de se désister de ses réclamations moyennant l'ouverture de l’Escaut et la liberté du commerce maritime pour ses sujets des Pays-Bas autrichiens. Les premières prétentions de Joseph étaient absurdes : la dernière, essentiellement contraire au droit positif, au droit fondé sur les traités, était conforme au droit naturel, fort blessé assurément par les conventions qui interdisaient aux populations riveraines de l’Escaut l’usage du beau fleuve que Dieu leur a donné; on peut dire toutefois que ce n’était pas au chef d’un empire aussi artificiel que l'Autriche à réclamer le droit naturel.

Quoi qu'il en soit, Joseph voulut passer outre au refus de la Hollande : il fit tenter le passage de l’Escaut par deux navires : les Hollandais tirèrent dessus et les forcèrent d'amener pavillon. L'empereur rappela son ambassadeur de La Haie. Les Hollandais invoquèrent le secours de la France. Vergennes, qui négociait en ce moment même avec les États-Généraux un pacte d'alliance

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