BAVIÈRE. LE COLLIER
En somme, le gouvernement français baissait au dehors; il reperdait peu à peu le terrain qu’il avait regagné par la guerre d'Amérique. Au dedans, il allait rapidement à sa ruine. Les choses, après avoir été si longtemps en suspens et en oscillation, se précipitaient avec violence. Les grands scandales, qui sont les signes précurseurs des catastrophes, prenaient un caractère étrange, inoui. Le fracas de la banqueroute du prince de Guémené se tut devant le procès bien autrement éclatant d’un autre prince de la même maison, du cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg et grand-aumônier de la couronne. La partie adverse du cardinal dans ce procès n’était rien moins que la reine de France ! Le jour de la Notre-Dame d'août, la cour remplissait la galerie de Versailles ; l'office allait commencer; le cardinal grandaumônier était là, prêt à se rendre à la chapelle en habits pontificaux. Tout à coup, il est mandé chez le roi; il ne revient pas et le bruit se répand qu’il est parti pour Paris, escorté d’un officier des gardes du corps. C'était à la Bastille qu’on le conduisait! Le 5 septembre 1785, des lettres-patentes du roi traduisirent le cardinal de Rohan devant la grand’chambre du parlement, avec une comtesse de La Motte-Valois, descendante d’un bâtard de Henri II, comme ayant attenté à la majesté royale en usurpant le nom de la reine pour acheter à crédit, à des joailliers, un magnifique collier de diamants du prix de 1,600,000 francs.
Le clergé revendiqua le droit de l'accusé d’être jugé par ses pairs, par son ordre, et non par la magistrature laïque. Rohan, qui avait d’abord réclamé lui-même le parlement pour juge, revint sur ses pas, protesta et demanda d’être renvoyé aux juges d'église. Le pape, en consistoire, suspendit Rohan des prérogatives du cardinalat pour avoir reconnu la compétence du parlement et ne Jui rendit ses honneurs qu'après avoir été informé de sa protestation tardive. Le parlement passa outre et retint le procès : c'était la première fois qu’on abaiïssait la pourpre romaine devant le juge séculier et la justice du droit commun. Quelques années plus tôt, l'opinion ne se fût préoccupée que de cette grande victoire de l'esprit du siècle; mais, depuis l'abolition des jésuites, on ne songeait plus guère à Rome; le public avait œil sur la cour plus que sur l'Église; on s'arrêta peu aux incidents de la
forme, dans l’ardente curiosité qu’on avait de pénétrer le fond de cette stupéfiante affaire. De quelque façon que la question fût posée judiciairement, le public la posait sans hésiter entre Rohan et Marie-Antoinette. Il s'agissait de savoir si le cardinal grand-aumônier avait commis une escroquerie colossale, s’il avait été la dupe imbécile d’un escroc femelle (Mve de La Motte), ou si, enfin, ilavait véritablement acheté en secret le collier pour la reine et par l’ordre de la reine, à l'insu du roi. On peut juger, avec la renommée que de nombreuses inconséquences et dix ans de diffamations avaient faite à Marie-Antoinette, de la facilité d’une foule de gens à accepter la dernière des trois solutions et à en tirer les plus étranges commentaires. On connaissait cependant fort bien la haine personnelle de la reine contre le cardinal, haine qui remontait à l'époque où elle était dauphine et lui ambassadeur en Autriche"; mais on pensait que cette haine axait pu céder au repentir de Rohan et à la passion qu’il avait affectée pour Marie-Antoinette; que Mwe de La Motte avait peut-être été réellement l'intermédiaire secret de la reine et du cardinal. Les pièces du procès démontrent que Rohan se crut, de très-bonne foi, en correspondance avec la reine par Me de La Motte et chargé par la reine d’acheter le collier en gage de réconciliation. l
L'affaire avait éclaté parce que les joailliers, inquiets de ne pas recevoir d'argent, s'étaient adressés directement, pour être payés, à Marie-Antoinette. La reine se montra d’abord stupéfaite, puis exaspérée; elle porta plainte à Louis XVI, et sa violence eût attesté, pour des esprits non prévenus, qu’elle n’avait pas changé de sentiments à l'égard de Rohan et qu’elle n’était pas sa complice. Le baron de Breteuil, ministre de la maison du roi?, ennemi implacable de Rohan pour des rivalités diplomatiques, et l'abbé de Vermont, ancien précepteur et conseiller intime de Marie- Antoinette, précepteur qui ne lui avait rien appris, conseiller qui
1. Ambassadeur à Vienne en 1772, au moment du partage de la Pologne, Rohan, bien secondé ou plutôt dirigé par son secrétaire, l’ex-jésuite Georgel, homme d'’esprit et d’intrigue, avait averti son gouvernement de tout ce qui allait se faire et s'était acquitté de ses fonctions d’une façon assez distinguée; mais il s’était attiré la haine de Marie-Thérèse et celle de Marie-Antoinette par des lettres interceptées, où il parlait peu avantageusement de la jeune dauphine.