CALONNE ET LA FAYETTE
tels étaient, au commencement de 1787, les vœux très-modérés de l'ami de Washington’. Les plus dangereux adversaires, pour Calonne, n'étaient ni les hommes qui voulaient plus que lui, ni ceux qui voulaient moins ou ne voulaient rien du tout; c’étaient ceux qui voulaient les mêmes choses que lui, mais qui voulaient les faire à sa place. Si perfide autrefois envers La Chalotais, Calonne avait été, dans cette occasion, d’une confiance naïve; perfidie et naïveté avaient chez lui la même source, l’inconsistance. Il devait savoir qu’un homme considérable par la position et redoutable par l’esprit d’intrigue, l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, visait depuis longtemps au ministère, et, non-seulement il avait fait appeler Brienne à l’assemblée, ce qui était inévitable, mais il l'avait laissé s’entourer des personnages les plus disposés à lui servir d’auxiliaires. Il se prépara ainsi une coalition entre les gens qui repoussaient toute réforme et ceux qui repoussaient la réforme des mains de Calonne. Les nobles, dépourvus d'esprit de corps, sinon d'esprit de caste, n'avaient point cabalé d'avance; mais les membres des deux grands corps du clergé ef de la magistrature s'étaient entendus en majorité.
Ce n'étaient pas les griefs qui pouvaient leur manquer! Au moment même où les Notables se réunissaient, Calonne achevait d’anéantir le crédit. Il forçait les actionnaires de la Caisse d’escompte à prier Le roi de leur permettre de verser un cautionnement de QUATRE-VINGTS MILLIONS! comme nouvelle garantie offerte au public. Calonne eut la modération de n’accepter que 70 millions. Cet énorme versement, qui attestait le grand développement qu'avait pris la caisse, mais qui la mettait à sec, fut suivi d’une panique générale, qui, des actions de la caisse, gagna tous les effets circulants. C'était là une belle inauguration des Notables!
La mort de Vergennes (13 février 1787), après une maladie que l'inquiétude avait aggravée, fut encore une cause d’affaiblissement pour ce gouvernement prêt à crouler. Ce ministre, à défaut de grandes facultés, avait beaucoup de qualités de second ordre et cette considération qu’obtiennent les caractères circonspects dans un long exercice du pouvoir. Vergennes fut remplacé
1, Mém. de La Fayette, t. II, p. 167-198,
par le comte de Montmorin, honnête homme, mais entièrement au-dessous de la position.
Le roi ouvrit l’assemblée, le 22 février, dans l'hôtel des Menus, à Versailles. Depuis longtemps, on avait cessé de crier : Vive la reine ! Cette fois, il n’y eut pas non plus un seul cri de : Vive le roi! dans la foule immense entassée sur le passage du cortége".
Le roi annonça en peu de mots aux Notables qu'il voulait prendre leurs avis sur de grands et importants projets, pour « améliorer les revenus de l’état, assurer leur libération entière par une répartition plus égale des impositions, libérer le commerce des entraves qui en gênent la circulation et soulager, autant que les circonstances le permettent, la partie la plus indigente de ses sujets. » Le garde des sceaux, Miromesnil, débita une harangue assez emphatique; puis Calonne entama, d’un ton cavalier, ur long discours dont il attendait un effet prodigieux, discours brillanté, spirituel et maladroit, qui blessa l'auditoire dès la première phrase,
« Messieurs, ce qui m’est ordonné en ce moment m’honore d'autant plus, que les vues dont le roi me charge de vous présenter l’ensemble et les motifs lui sont devenues entièrement personnelles.. »
Signifier dès le début, à l'assemblée, que les vues du ministre étaient entièrement personnelles au roi, c'était en quelque sorte fermer la discussion d'avance.
Calonne poursuivit par le panégyrique triomphal de son administration : il se donna toutes les gloires, même celle de l’économie; seulement, ce n’était pas l’économie dure, sévère, parcimonieuse, à la façon de M. Necker, qu’il désignait suffisamment sans le nommer; c'était la large économie, au visage souriant, aux dehors faciles, qui fait plus que l’autre en se montrant moins. Après ce brillant tableau, il fallait pourtant arriver à confesser que la connaissance acquise de l’état réel des finances, grâce au bel ordre qu'y avait rétabli le ministre, ne présentait rien de satisfaisant; que le déficit annuel était très-considérable. Il durait depuis des siècles : l’équilibre n'avait jamais existé sous Louis XV
l. Mém. de Bachaumont, t. XXXIV, p. 207.