CONDILLAC. C
roman métaphysique de la Statue animée. Un philosophe fataliste et matérialiste n’eût pas disposé autrement son plan; ce ne sont plus seulement les idées innées, mais les facultés essentielles de l'esprit qui paraissent niées ici; l'esprit n’est plus qu’une table rase, l’âme est absolument vide avant que la sensation soit venue écrire sur cette table. Cette statue, cette étendue inerte qu’il prend pour sujet et qui n'offre pas le moindre rapport avec l'être réel, avec l’homme naissant, nature active par essence et dès son origine, il l’éveille à la vie, on ne sait comment, par une première sensation, principe, non-seulement de toutes les idées, mais des facultés mêmes, qui ne sont que des habitudes acquises et non des dispositions préexistantes. Le désir, la volonté, ne sont, comme les idées et les facultés, que des sensations transformées. Nos idées sont toutes relatives à notre manière de sentir et représentatives des objets de nos sensations : il n’y a donc point d'idées absolues et générales. Le moi de la Statue, sa personnalité, n’est que la collection des sensations qu’elle éprouve et de celles que la mémoire lui rappelle. Les idées morales mêmes ne sont point indépendantes des sens : la moralité des actions ne consiste que dans leur conformité avec les lois; or, ces actions sont visibles, et les lois également, puisque les lois sont des conventions faites par les hommes; conventions, il est vrai, qui ne doivent point être arbitraires, mais dictées par la nature d’après nos besoins et nos facultés. Ë
Tout cela est bien peu métaphysique, si la métaphysique est la science des principes et des causes : Les lois sont autrement définies par Montesquieu !
Nous n’ignorons pas que Condillac sous-entend toujours l'être un et simple, la substance sous les phénomènes; mais, après lui, on supprimera ce sous-entendu, et, d’ailleurs, cet être, s’il existe existe sans liberté. Condillac a beau se débattre contre cette conséquence : il a beau écrire un traité du Libre Arbitre et chercher à prouver l'existence de Dieu; la sensation ne saurait donner ni Dieu ni la liberté; elle ne peut arriver ni au principe de causalité ni aux idées générales.
T1 à fallu que l'esprit français fût absorbé par une préoccupation singulière, pour qu’un tel système régnât quasi sans conteste sur
ja métaphysique pendant plus d’un demi-siècle ‘; il a fallu qu’on fût bien dévoyé du chemin de la vérité abstraite et bien absorbé var la lutte des réalités. Depuis un autre demi-siècle, la doctrine de la sensation, chassée de la philosophie, mais réfugiée dans les sciences, n’a laissé que trop de traces dans les idées et dans les habitudes des générations actuelles.
Quelles qu’aient été les erreurs de Condillac et leurs funestes conséquences, il gardera sa place dans la chaîne sacrée de la philosophie; il a eu le mérite de faire cesser entre les facultés et les idées une confusion où s'étaient égarés ses plus illustres devanciers; il a cherché à analyser les facultés de l’âme et à reconnaitre leur lien et leur ordre, et, quoiqu'il n’y ait pas réussi, on doit lui tenir compte de l'exemple et de l'effort. Il a rendu un service plus grand encore; si l'on dégage sa véritable pensée de ses formules erronées, on reconnaît que personne depuis Descarles n’a apporté un appui plus efficace à la doctrine de l'unité de l'être humain. Descartes avait dit que tout le propre de l'âme n’est que de penser; cette définition excessive et incomplète, à moins de forcer le sens du mot penser, laissait une certaine prise, soit à la critique matérialiste, soit aux vieilles opinions scolastiques sur les deux âmes, la raisonnable et la sensitive. Condillac, en définissant l’âme une substance qui sent, une substance capable de sensation, complète Descartes?. Il établit explicitement ce qui était au fond dans Descartes, que l'âme seule sent à l’occasion des organes, que tout est dans l’âme, et applique franchement ce
1. Jusqu'à La Romiguière, qui, tout en défendant Condillac contre l’imputation de matérialisme, renversa sa théorie, en substituant à la sensation le principe actif et volontaire de l'attention comme, point de départ de tout un système des facultés et des opérations de l'âme, Avec lui commença de se relever, en France, la métaphysique. On a trop oublié que La Romiguière a précédé Royer-Collard, et que la renaissance philosophique date en France de 1811, et non de la Restauration. — Il y à eu, au xvin siècle, des anneaux intermédiaires entre Condillac ét La Romiguière. Ainsi, Euler, dans les considérations métaphysiques que renferment les Lettres à une princesse d'Allemagne, démêle trés-bien l'attention de la sensation ; mais il se trouble après ce premier pas et n'arrive pas jusqu’à un vrai système des facultés de l’âme. Le naturaliste philosophe de Genève, Charles Bonnet, dans son Essai analylique sur les faculiés de l'âme (1760), reste encore en deçà d’Euler et plus prés de Condillac.
2. Et Leibniz. Descartes dit : l'âme est une pensée. Leibniz dit : l’âme est une force, une activité Condillac dit : l’âme est une sensibilité.
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principe à tous les êtres animés que Descartes avait relégués dans le monde de la mécanique. Je sens, donc je suis, donc j'ai une âme (ou, plutôt, je suis une âme), n’est pas moins vrai que je pense donc je suis; seulement, on n’en peut pas faire la base d’une méthode, puisque, pour philosopher, il ne suffit pas d’être une passivité qui sent, il faut être une activité qui pense; c’est là que Condillac s’est trompé fondamentalement.
Condillac, homme de mœurs graves, d'esprit circonspect, n’alla peut-être pas même, pour son propre compte, jusqu’au déisme et ne se mit jamais en hostilité avec la religion dont il portait l’habit. Il était bien loin d'admettre les conséquences morales qui se peuvent déduire logiquement de la métaphysique sensualiste, et la sienne, comme on vient de le voir, ne l'était que par malentendu. Un autre tira ces conséquences sans réserve et sans scrupule.
Cet autre fut Helvétius ?, homme d’esprit et de plasir, d’un excellent naturel, mais beaucoup plus propre à jouer dans le monde le rôle d’un riche bienfaisant, demi-littérateur , demi-Mé-
1. Il n’est pas permis de quitter Condillac sans rappeler deux ouvrages pleins de vues profondes et hardies, la Grammaire et la Langue des Calculs, qui auraient suffi pour illustrer sa mémoire. On a voulu attribuer à sa théorie sur la formation des langues et sur la nécessité des signes un caractère matérialiste qu’elle n’a pas. Il a fort bien vu, comme Rousseau, que les signes et les sons n’ont rien d’arbitraire, que les premiers sont naturels, et que ceux qui viennent après sont imaginés selon l’analogie. Il reconnaît que, de même que les besoins précèdent les connaissances, les connaissances précèdent les mots, puisque nous ne faisons des mots que pour exprimer des idées que nous avions déjà; seulement les mots, les signes artificiels (non point arbitraires), sonÿ nécessaires pour nous fournir les moyens d'analyser les pensées qui se présentent simultanément dans notre esprit, pour décomposer les opérations de l’âme et nous donner des idées distinctes de ces opérations, ainsi que des objets extérieurs,
En somme, sa théorie est que l’homme pense, mais ne raisonne pas, sans le secours du langage ; que les idées simples qui nous sont communes avec les animaux, précédent le langage ; que les idées générales, auxquelles les animaux ne peuvent s'élever faute de la faculté qui découvre les signes, ne se manifestent qu’à l’aide du langage.
Nous ne discuterons pas, mais nous devons mentionner son fameux axiome : que toute science n’est qu’une suite de propositions identiques; qu'on va du méme au méme ; qu’une science de raisonnements consiste non dans un progrès d'idées, mais dans un progrès d’expressions; c'est-à-dire que tout est renfermé dans l’idée première qu’il s'agit seulement de développer. — Son vaste Cours d'Études, composé pour l’éducation de l’héritier de Parme, offre partout à la fois les préceptes et les exemples de la raéthode analytique où il excelle,