‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 310 sur 346 · MIRABEAU ET BRIENNE · texte numérisé non relu

MIRABEAU ET BRIENNE

sait les parlementaires à ne pas accepter l’ajournement des États- Généraux à 1792, mais à les exiger pour 1789, date de rigueur, disait-il, montrant tout ce qu’il y aurait d’insensé, de fatal pour le gouvernement lui-même, à tenir la France en suspens durant quatre années encore dans une telle crise‘. On marchait vite; cette date de 1792, que Mirabeau repoussait si absolument par des raisons péremptoires, était celle que La Fayette avait demandée quelques mois auparavant, sans trop espérer lobtenir!

Mirabeau ne fut point écouté. Brienne avait son plan. Ne pouvant plus recourir à l'impôt, il avait résolu d’en revenir à l’emprunt, mais sur l'échelle la plus hardie. IL avait formé le projet de présenter en bloc à l'enregistrement une sonime de 420 millions d'emprunts, réalisables en cinq ans?, avec promesse de convocation des États-Généraux avant 1792. Ce délai serait employé à rétablir les finances, et les États, arrivant dans une situation éclaircie et calmée, pourraient s'occuper à loisir des améliorations qui assureraient l’avenir. C'était là du moins ce qu’on allait dire au parlement. Quant au roi et à la reine, Brienne calma les appréhensions que leur causait le nom d’États-Généraux, en leur représentant qu’une fois les emprunts enregistrés, les finances restaurées et les esprits amortis par une si longue attente, on ferait des États-Généraux un vain spectacle, ou, même, on ne les convoquerait pas du tout, puisqu'on n'aurait plus rien à leur demander.

C'était avec ce mélange d’aveuglement et de fausseté puérile que les derniers ministres de la monarchie s’apprêtaient au grand combat de la Révolution.

Brienne, dans l'espoir de séduire l’opinion, ajouta à l’édit d'emprunt l’édit tant réclamé qui rendait l’état civil aux protestants, tout en déclarant, pour apaiser le clergé, que la religion catholique serait toujours le seul culte public et autorisé dans le royaume, et que la naissance, le mariage et la mort de ceux qui la professent ne pourraient, dans aucun cas, être constatés que

1. Lettres des 30 octobre et 18 novembre 1787; ap. Mém. de Mirabeau, t. 1V,

2, 120 millions en 1788 ; 90 en 1789; 80 en 1790; 70 en 1791; 60 en 179?

suivant les rites et usages de ladite religion '. Le 19 novembre, dès le matin, le roi se transporta brusquement au parlement, qui venait à peine de se rouvrir après les vacances ef se trouvait encore très-incomplet. Brienne, qui avait travaillé les magistrats par toutes sortes de séductions, espérait enlever la majorité et

combiner, par une forme équivoque de séance, le bénéfice d'un

enregistrement libre et celui d’un lit de justice obéi sans résistance. Le garde des sceaux, Lamoignon, débuta par un discours maladroit si l’on prétendait gagner et non contraindre les votes : il ressassa toutes les maximes absolutistes des lits de justice de Louis XV : « Au monarque seul appartient le pouvoir législatif, sans dépendance et sans partage, » etc., en y ajoutant ceci : Que le roi ne pourrait trouver dans les États-Généraux qu’un conseil plus étendu, et serait toujours l'arbitre suprême de leurs représentations et de leurs doléances. Cependant, la délibération fut librement ouverte : chacun donna et motiva son vote à haute voix. Les chefs de l'opposition parlèrent longuement, énergiquement, mais avec convenance, et l’opinion qu'ils soutinrent était celle de Mirabeau : accorder le premier emprunt (celui de 120 millions), moyennant les États-Généraux pour 1789. Le débat se prolongea six heures : la majorité était acquise à l’édit, avec supplication au roi de hâter les États-Généraux.. Tout à coup le garde des sceaux, au lieu de laisser le premier président compter les voix, monta vers le trône, parla à oreille du roi, puis, sur l’ordre obtenu de Louis, prononça l'enregistrement de l’édit, d’après la formule usitée dans les lits de justice.

Un long murmure parcourut l’assemblée, qui voyait transformer soudain en lit de justice une simple séance royale avec délibération libre. Le duc d'Orléans se leva, et, troublé comme s’il eût entrevu où le pas qu’il faisait devait le conduire, il dit ces mots entrecoupés : « Sire..., cet enregistrement me paraît illégal!...» Louis XVI ne montrait pas moins de trouble. « Cela m'est égal..., » répliqua-t-il. «Si, c’est légal, parce que je le veux ?! » La rudesse despotique du langage cachait mal l’hésitation du cœur. Louis fit lire le second édit, celui des protestants, et se retira,

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