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LA COUR PLÉNIÈRE

que l’on espérait bien rendre définitifs. On visait, en fait, à se passer des États-Généraux, et, en droit, on niait leur autorité; le roi se réservait de statuer définitivement sur leurs délibérations, qu’il ne leur demanderait peut-être même pas. Ilne leur reconnaissait donc qu’une valeur consultative! IL y avait un abîme entre les opinions de la couronne et celles de la France.

La résistance avait commencé dans le lit de justice même : le vicux premier président d’Aligre, après la lecture des édits, déclara que le parlement ne pouvait, ne devait ni n’entendait prendre aucune part à tout ce qui pourrait être fait dans la présente séance. Il protesta devant Louis XVI contre le renversement de la constitution de l’état, contre la violation récente du siége de la justice souveraine, et contre le despotisme qu’on voulait maintenant mettre dans les mains du roi, et que la nation française n'adopterait jamais. Au sortir de la séance, la grand’chambre, à l'unanimité, écrivit au roi pour décliner les fonctions que lui attribuaient les édits. Le lendemain, convoquée pour la première séance de la cour plénière, elle protesta de n’assister que passivement à la séance : le gendre du garde des sceaux signa comme les autres; son fils même tenait pour le parlement ! Le roi, comme Louis XV devant le parlement Maupeou, déclara devant la cour plénière qu’il persisterait toujours. Cependant, il n’osa convoquer une seconde séance , la majorité des pairs ayant manifesté les mêmes intentions que les magistrats. La chambre des comptes et la cour des aides avaient suivi le mouvement. Le Châtelet donna aux tribunaux inférieurs l'exemple de refuser le titre et Les attributions de grand bailliage, exemple qu’une partie des présidiaux désignés pour ce titre tinrent à honneur de suivre.

Le mouvement de l’opinion, à Paris, ne descendit pas dans la rue, comme on l’eût pu croire d’après les incidents des derniers mois; certains des amis les plus vifs de la liberté s’inquiétèrent même de voir la masse du peuple si engourdie'. L'instinct popu-

1. La Fayette avait écrit à Washington, le 9 octobre 1787, que « la France arriverait peu à peu, sans grande convulsion, à une représentation indépendante, et, par conséquent, à une diminution de l’autorité royale; mais que cela marcherait lentement. » Le 25 mai 1788, il lui écrit : « Les affaires de France touchent à une crise, dont les bons résultats sont d'autant plus incertains, que le peuple, en général, n’a

laire, dans la capitale, sentait qu’au fond la cause du parlement n’était nullement celle du peuple, et qu’il ne s'agissait encore que d’une guerre civile de l’ancien régime contre lui-même, préface de la guerre du peuple contre l’ancien régime. Ce qui était instinct dans la masse était système chez des hommes considérables par l'intelligence, chez beaucoup de penseurs et de lettrés, Mirabeau en tête, qui se réservaient et attendaient, sûrs de ne pas longtemps attendre.

Tandis que Paris conservait un calme trompeur, les provinces éclataient. Tout ce qui subsistait d’esprit provincial se soulevait contre l’anéantissement des derniers restes des vieux concordats qui liaient les provinces à la couronne. Le gouvernement, ayant blessé les privilégiés sans satisfaire le peuple, avait presque tout le monde contre lui. La noblesse d’épée, oubliant sa vieille antipathie contre les gens de robe, soutenait partout les parlements dans leurs violentes protestations. Les privilégiés, plus influents dans les grandes villes de province qu’à Paris, donnaient l’impulsion : la jeunesse et le peuple des villes étaient avec quiconque remuait : la masse bourgeoise, moins ardente et plus disposée à. l’expectative, n'avait cependant ni estime ni confiance pour le gouvernement, et n’attendait rien que des États-Généraux. Le pouvoir n’avait pas même su faire énergiquement de l'arbitraire : sa seule chance, fort douteuse, de prévenir la résistance dans les provinces, eût été de frapper à fond sur les parlements et d’exiler

nulle inclination à en venir aux extrémités. Mourir pour la liberté n’est pas la devise de ce côté de l'Atlantique. »

La Révolution avait été prévue longtemps d'avance. Maintenant qu’on y touchait, qu’on J’avait sur la tête, on ne la voyait plus, ou, du moins, on ne la voyait que confusément et sans calculer les vraies distances. La Fayette ne comptait encore que sur le mécontentement passif ou non-obéissance, comme étant le plus grand résultat que pussent obtenir les amis de la liberté. « Le peuple, dit-il, a été si engourdi que j’en ai été malade. » Toutefois «les amis de la liberté se fortifient journellement. » I] commence à espérer une constitution. — Mëém. de La Fayette, t. IL, p. 227. — Une constitution ! est aussi le cri de Mirabeau. « Tout est là! Elle n’est pas encore, » dit-il, par opposition à ceux qui invoquent la prétendue constitution du royaume : « Elle ne peut naître qu’au sein des États-Généraux. » Cet esprit, bien plus fort et plus pénétrant que celui de La Fayette, se fait, d’ailleurs, une illusion, qu'il puise dans sa force même, sur la facilité de terminer la crise. Il n’y voit qu’un défilé à franchir. Les maux dont on fait tant de bruit « pour la plupart n'existent pas. Il n’y a pas un embarras qui puisse arrêter le talent le plus médiocre !... » — Mém. de Mira: beau, t. V, p. 151, 154, 164.

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