‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 317 sur 346 · PARLEMENT DE ROUEN · texte numérisé non relu

PARLEMENT DE ROUEN

les individus en suspendant les corps de magistrature. Les magistrats, demeurés en masse dans leurs villes, purent partout se concerter, se rassembler malgré les défenses du roi et lancer des arrêtés foudroyants contre les commandants militaires et contre ceux des tribunaux inférieurs qui abandonnaient la cause des lois et qui acceptaient leurs attributions nouvelles. Le pouvoir répondit trop tard en exilant certains parlements, en mandant d’autres cours à Versailles, en publiant un arrêt du conseil qui supprimait les protestations des cours, défendait de rendre des arrêtés semblables, à peine de forfaiture, et mettait les tribunaux fidèles sous la protection du roi (20 juin 1788).

Le mouvement imprimé ne s'arrêta pas. Le parlement de Rouen, qui avait naguère proclamé que la loi est au-dessus du roi, n’avait d’abord opposé qu’une résistance passive; il se réunit secrètement le 25 juin, déclara traîtres au roi, à la nation, à la province, parjures et notés d’infamie tous officiers ou juges qui procéderaient en vertu des ordonnances du 8 mai, et décida qu’au roi « seraient incessamment dénoncés, comme traîtres envers lui et envers Pétat, les ministres, auteurs des surprises faites à la religion ds Sa Majesté, et notamment le sieur de Lamoiïgnon, garde des sceaux de France. » L'ordre d’exil expédié par le roi en réponse donria Lieu à des incidents graves. Ün des présidents reprocha au commandant de la force armée son obéissance passive : «L'autorité du roi est illimitée pour faire le bien de ses sujets, mais tous doivent lui donner des bornes quand elle tourne vers l’oppression ‘.» La position des chefs militaires devenait extrêmement difficile : ils voyaient en face d’eux non plus seulement des robins et des boutiquiers, mais l’ordre de la noblesse auquel ils appartenaient et qui exerçait sur eux une forte pression morale.

L’agitation de la Normandie n’alla pas jusqu’à l’insurrection, bien que Rouen fût profondément irrité des emprisonnemnents arbitraires et des vexations de tout genre que se permettait Je commandant, marquis d'Harcourt, qui se conduisait comme en pays conquis. D’autres provinces furent moins patientes. F'altière Bretagne était en feu. Avant même l’arrivée des commissaires du

1. Floquet, Hist, du parlement de Normandie, t. VII, p. 234. é

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soi, le syndic des États, comte de Botherel, avait protesté, au nom des trois ordres, devant le parlement de Rennes, réclamant l’exécution du contrat de mariage de Louis XII et de la duchesse Anne. Tous les corps appuyèrent cette démarche. Le commandant et l'intendant de la province furent hués et menacés en allant porter les ordres du roi au Palais de Justice. La modération du commandant arrêta seule la guerre civile. Le parlement s'étant réuni malgré la défense du roi, un détachement de soldats marcha pour le disperser. Une troupe de gentilshommes armés, suivis d’une foule de peuple, accoururent pour protéger la délibération, qui s’acheva en dépit de l’autorité militaire. Comme au temps du combat des TRENTE, l’affaire aboutit à un duel collectif de quinze gentilshommes contre quinze officiers. Les officiers d’un autre régiment, celui de Bassigni, prirent parti pour la résistance et protestèrent par écrit contre les ordres qu'ils avaient reçus. La jeunesse de Nantes arriva en armes au secours des habitants de Rennes. La noblesse, réunie à Rennes, à Vannes, à Saint-Brieuc, déclara infâme quiconque accepterait une place, soit dans les nouveaux tribunaux, soit dans une nouvelle forme arbitraire des États. Douze gentilshommes furent dépêchés à Versailles, porteurs d’une dénonciation contre les ministres. Le ministère les fit mettre à la Bastille, licencia le régiment de Bassigni et fit marcher seize mille soldats sur la Bretagne. Les deux autres ordres s’unirent à la noblesse bretonne pour envoyer une seconde députation, puis une troisième beaucoup plus nombreuse. Le ministère s’étonna et n’osa traiter ces nouveaux députés comme les pre: miers. Pendant ce temps, l’intendant, Bertrand de Molleville, aüssi violent que le commandant, le comte de Thiard, était modéré, avait été pendu en effigie par le peuple et s’était enfui de Bretagne ‘.

Les vallons des Pyrénées eurent leurs orages comme les grèves de la Bretagne. Les paysans propriétaires des montagnes ?, unis à la noblesse, descendirent en masse sur Pau, s’emparèrent de l'artillerie de la place et rouvrirent de force le Palais de Justice

4. V. Précis historique des événements de Bretagne; Rennes, 1788.

2. « Dans nos campagnes , tout le monde est propriétaire, » — Remontrances du parlement de Pau.

(1788) BRETAGNE. BÊÉARN. DAUPHINE. 609

fermé par les ordres du roi. Le commandant même de la province, faisant capituler je pouvoir royal, invita le parlement de Pau à se rassembler pour rétablir l’ordre. Le roi envoya le due de Guiche, d’une famille très-influente, dans les Pyrénées, avec des pouvoirs extraordinaires. Les Béarnais, nobles et plébéiens, allèrent au-devant du duc en portant au milieu d’eux, comme un palladium, le berceau d'Henri IV et réclamant, sur cette enseigne sacrée, le contrat que le roi avait fait avec eux comme seigneur de Béarn!

Ces incidents avaient un caractère émouvant et dramatique ; mais les agitations du Dauphiné eurent une portée politique bien plus décisive. Le 7 juin, sur la nouvelle que le parlement de Grenoble, suspendu, comme les autres, depuis un mois, était envoyé en exil, le peuple de la ville courut aux armes, appela à son aide, par le son du tocsin, les villages de la montagne, éleva des barricades, refoula les deux régiments de la garnison, qui montraient beaucoup de répugnance à se battre, envahit l'hôtel du gouverneur, duc de Clermont-Tonnerre, et menaça le duc de le pendre au lustre de son salon s’il n’invitait lui-même le parlement à se réinstaller au Palais de Justice. Le parlement, un peu effrayé d’une telle victoire, s’employa à calmer et à désarmer l’insurrection, et, deux jours après, tous ses membres, se dérobant à leur triomphe, partirent sans bruit et séparément pour l'exil auquel le roi les avait condamnés, mais après avoir rédigé de nouvelles remontrances trop bien motivées par les événements.

La direction du mouvement, abandonnée par le parlement, fut saisie par d’autres. Une nombreuse assemblée de citoyens des trois ordres se réunit à l'hôtel de ville de Grenoble et décida que les États de Dauphiné, tombés en désuétude depuis bien des générations, s’assembleraient spontanément le 21 juillet. Jusqu'ici on avait vu des résistances spéciales de corporations et des émeutes populaires : ce jour-là on vit la souveraineté nationale en acte pour la première fois.

Cet acte ouvrait la RÉVOLUTION FRANÇAISE.

1. Le Béarn, de même que la Navarre, ne relevait pas de la couronne. — V, les Remontrances du parlement de Pau, très-intéressantes comme résumant les traditions politiques de ces deux provinces. — Introduclion au Monileur, p. 345 et suiv.

Le mouvement dauphinois, en effet, avait un tout autre but que le retour aux privilèges du moyen âge. Bien différent des insurrections suscitées par la noblesse bretonne et béarnaise, il était, ou il devint très-vite, beaucoup plus national que provincial.

Le consentement des peuples réunis en assemblée nationale est la base de l'état social, » disait la déclaration grenobloise. Cette population d'élite, une fois la violence du premier moment apaisée, montra un bon sens, une tenue, un ordre admirable dans l'agitation même. La noblesse jurait de mourir pour les droits de sa province. Le Tiers-État visait plus haut. Un juge royal de Grenoble, Mounier, ami de Necker et grand partisan des institutions anglaises, qui ouvrait avec une haute énergie la carrière de la Révolution, mais qui devait s’y arrêter promptement, dirigeait le Tiers-État d’une main habile et ferme. L’archevèque de Vienne, Pompignan, frère du poëte, poussait lé clergé et honoraït sa vieillesse par des sentiments de liberté politique inespérés chez ce virulent adversaire de la philosophie.

Le ministère, cependant, avait mis vingt mille soldats sous les ordres du maréchal de Vaux, pour comprimer le Dauphiné. Le vieux maréchal écrivit qu'il était trop tard! La cour l’autorisa à transiger. Il voulut qu’on lui demandât la permission de tenir l’assemblée des États annoncée. On y consentit, sur sa parole de la permettre. Il défendit que l'assemblée se tint à Grenoble : on la convoqua au château de Vizille, ancienne résidence des Dauphins. Là, en invoquant la mémoire du héros du Dauphiné, de Bayard, dont la sépulture est entre Grenoble et Vizille, on jura l'union des Dauphinoïs entre eux et avec les autres provinces, et le refus de tout impôt nouveau jusqu'aux États-Généraux; on déclara infâme et traître quiconque accepterait une place dans les nouveaux tribunaux; mais, en même temps, on proclama, comme l'avait déjà fait l'assemblée de Grenoble, que les Dauphinois étaient prêts à sacrifier, pour le bien de l’état, tous leurs priviléges particuliers, et ne revendiqueraient que les droits de Français'; que l'impôt établi pour remplacer la corvée serait acquitté par les trois ordres et non plus seulement par les taillables; et que le Tiers,

1. Cela était loin des parlements affirmant que « les lois d’un vaste royaume ne doivent pas être uniformes. »

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