‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 323 sur 346 · DOUBLEMENT DU TIERS · texte numérisé non relu

DOUBLEMENT DU TIERS

mesure qu'il venait de dicter à Louis XVI. « L'intérêt qu’on attache à cette question (le doublement du Tiers), disait-il, est peut-être exagéré de part et d'autre; car, puisque l’ancienne Constitution ow les anciens usages autorisent les trois ordres à délibérer et voter séparément, aux États-Généraux, le nombre des députés, dans chacun de ces ordres, ne paraît pas une question susceptible du degré de chaleur qu’elle excite. IL serait sans doute à désirer que les trois ordres se réunissent volontairement dans l'examen de toutes les affaires où leur intérêt est absolument égal ow semblable; mais cette détermination même dépend du vœu distinet des trois ordres !. »

Necker avait raison. Si la double représentation n’entrainait pas le vote en commun, c'était une concession insignifiante ; mais l'opinion publique entendait bien que la première victoire entrainerait la seconde, et qu’il n’y aurait qu’une assemblée, et non trois assemblées indépendantes. Quelques publicistes s’indignèrent du langage de Necker et l’accusèrent de trahir la cause du peuple. L'opinion fit mieux que de s'irriter des réserves du ministre : elle n’en tint compte. Paris, en s’illuminant de mille feux, le soir du jour où fut publiée la décision royale, montra comment il l'interprétait.

L’irritation fiévreuse des privilégiés répondait à l’assurance menaçante du Tiers-État. L'exemple du Dauphiné ne fut pas suivi. Le spectacle de patriotique union qu'avait offert cette province dans la lutte contre Brienne se reproduisit néanmoins dans une nouvelle session des États de Dauphiné à la fin de décembre. Ces États, sur le rapport de Mounier, décidèrent que les députés qui représenteraient le Dauphiné aux États-Généraux auraient le mandat spécial d'obtenir que les délibérations fussent constamment prises par les trois ordres réunis et que les suffrages fussent comptés par tête. Dans ce cas seulement, les députés seraient autorisés à concourir à l'établissement d’une constitution qui

1. Plus loin, il dit « qu’il n’entrera jamais dans l'esprit du Tiers-État de chercher à diminuer les prérogatives seignenriales ou honorifiques qui distinguent les deux premiers ordres. Il n’est aucun F rançais qui ne sache que ces prérogatives ci umé propriété aussi respeclable qu'aucune autre, » etc. Ce n'est pas Turgot qui eût sine promis de la sorte le principe de la propriété! — V. Introduction au Moniteur, p. 500-509.

assurât la stabulité des droits du monarque et de ceux du peuple français. Un certain nombre de privilégiés avaient protesté; la majorité resta unie au Tiers.

Il n’en fut pas de même ailleurs. Pendant que la noblesse dauphinoise montrait cette sagesse et ce désintéressement, la noblesse bretonne tentait la guerre civile. Les États de Bretagne s’étaient pareillement assemblés sur la fin de décembre. Le Tiers présenta une liste de griefs dont il demandait le redressement préalable à toute délibération, et réclama le vote par tête, et non par ordre, et l'abolition des priviléges en matière d'impôts. La noblesse, de son côté, arrêta de ne délibérer sur les réclamations particulières du Tiers qu'après avoir terminé les affaires générales de la province. L’assemblée s’épuisait en débats violents et stériles. Un arrêt du conseil la suspendit jusqu’au 3 février, et renvoya les députés du Tiers demander de nouveäux pouvoirs à leurs villes. Le Tiers obéit. Le haut clergé et la noblesse décidèrent de ne pas désemparer, et répandirent dans les campagnes, en français et en bas-breton, une déclaration où ils accusaient les députés des villes de tromper le peuple et de se servir de lui pour des intérêts contraires aux siens. Les étudiants en droit, la jeunesse de Rennes, répondirent par une contre-déclaration virulente. Le 26 janvier 1789, les domestiques des nobles, grossis de pauvres gens qu'on avait ameutés sous prétexte de faire baisser le prix du pain, assaillirent dans les rues, à coups de bâtons et de pierres, la jeunesse bourgeoise. Il n’y avait aucune justice à attendre du parlement, tout dévoué à la noblesse. Le lendemain, on essaya de recommencer; mais les jeunes gens étaient prêts'. Ils marchèrent droit au cloître des Cordeliers, où était réunie la noblesse. Au bruit des coups de feu qui s’échangeaient, le tocsin sonna; le peuple se leva, mais pour soutenir les bourgeois. Sans l’intervention pacifique du comte de Thiard, gouverneur de Bretagne, la noblesse eût été écrasée. Les jours suivants, on vit la jeunesse des villes voisines accourir par bandes armées au secours des Rennois. Il vint neuf cents Nantais le 30 janvier. Angers, Poitiers. Caen, se tenaient prêts à marcher. On a conservé une pièce qui

1. Parmi les étudiants en droit figurait un jeune homme qui fut le général] Moreau.

[1789] BRETAGNE. FRANCIHE-COMTÉ. 623

témoigne de l’exaltation délirante qui s'était emparée des âmes: c'est un arrêté des mères, sœurs, épouses et amantes des jeunes citoyens d'Angers, déclarant qu’en cas de départ de la jeunesse angevine, elles se joindront à la nation, et périront plutôt que d'abandonner leurs amants, leurs époux, leurs fils et leurs frères ?.

La noblesse évacua Rennes et se dispersa dans ses châteaux, couvrant sa retraite d’un nouvel ordre du roi qui prorogeait indéfiniment les États de Bretagne (février 1789).

Les privilégiés n’eurent pas un meilleur succès en Franche- Comté. Le roi venait de consentir au rétablissement des États- Provinciaux dans ce pays, qui ne les avait pas vus rassemblés depuis la conquête de Louis XIV. Les États de Franche-Comté devinrent aussitôt le théâtre d’une lutte ardente entre le Tiers-État, d’une part, et, de l’autre, la noblesse et le haut clergé, qui protestaient contre la double représentation du Tiers et voulaient que l’élection des députés aux États-Généraux se fit par les États- Provinciaux, formés aristocratiquement à l’ancienne manière, et non pas directement par la population. Le parlement de Besançon rendit arrêt dans ce sens et protesta contre tout changement dans la constitution de la province, niant ce droit aux États-Généraux eux-mêmes (27 janvier 1789). Le peuple se souleva et mit le parlement en fuite.

L’impression de ces premiers chocs fut profonde dans toute la France. L’effroi commença de se mêler à la colère chez les privilégiés. Ils commencèrent à entrevoir que ce grand parti, qui débutait ainsi, pouvait aller à tout. Le parti de la Nation avançait, du reste, à visage découvert. C'était en annonçant ses projets avec éclat qu'il en préparait le succès. D’innombrables écrivains ? lui servaient de hérauts. La diversité était infinie dans les détails: mais la grande majorité n’avait alors qu’un esprit et qu'un but. « Nous n’avons pas de Constitution; il nous en faut une ÿ.—Quand

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