ÉLECTIONS
de vue du vote universel et direct', on reconnaissait la pensée d’une transaction entre les confuses traditions des temps passés? et les exigences rationnelles de l'esprit du siècle. Le génie du droit commun avait su toutefois se faire une part immense, en conquérant la participation formelle de tout contribuable aux opérations préparatoires. C'était aux assemblées sorties de ces opérations qu’il appartiendrait de compléter l’œuvre.
La période électorale s’ouvrit. La France ne s’assembla pas tout entière le même jour, à la même heure, comme on l’a vu depuis. Les baïlliages furent convoqués les uns après les autres. Durant près de trois mois, le mouvement parcourut lentement la surface du pays avec une variété infinie d'incidents et d'émotions. Il y aurait tout un livre, et un bien grand livre, à faire sur les procès-verbaux de ces milliers d’assemblées où le plus humble des citoyens, dans le coin le plus reculé de la France, put venir ouvrir son cœur, épancher ses aspirations et ses vœux. Au fond de nos archives nationales repose l’âme de toute une génération, et quelle génération ! celle par laquelle s’opéra le passage d’un monde à un autre, de l’ancienne à la nouvelle France!
Le calme, la dignité des délibérations signala généralement les réunions du Tiers : il marchait comme une grande armée disciplinée et confiante dans la victoire. À Paris, il débuta par faire acte de souveraineté en remplaçant les présidents et secrétaires qu’avait imposés l'autorité, par des présidents et des secrétaires librement élus. Les assemblées des villes furent toutefois plus remarquables par le caractère que par la foule des votants : les masses étaient plus préparées à l’action révolutionnaire qu’au jeu régulier des institutions libres; les prolétaires proprement dits se trouvaient en dehors des assemblées, et une grande partie des
1. Réponse à Cerutti, ap. Mém. de Mirabeau, t. V, p. 223-227.
2. Lors des anciens États-Généraux, les députés avaient été nommés, en Bourgogne, en Provence, en Languedoc, en Bretagne, par les États-Provinciaux, si oligarchiques dans leur composition, sans intervention du peuple. A Paris, en 1614, les élections avaient été faites par le corps de ville, avec un petit nombre de notables. choisis en grande partie par les quarteniers. Une portion seulement du peuple était. intervenue par quelques députés des corps de métiers. V. notre t. XII, p. 234. — Par un règlement du 13 avril 1789, il fut statué qu'à Paris on ne serait point admis dans les assemblées du Tiers, si l’on ne payait six livres de capitation. — Introduc=tion au Moniteur, p. 576. — Cette restriction souleva de vives plaintes.
artisans appelés ne votèrent pas : ce fut la classe moyenne qui fit les élections presque partout‘. Il n’y eut, au contraire, que trouble et que clameurs dans les réunions de la noblesse. Les gentilshommes de province récriminaient contre la noblesse de cour 4 accusaient les grands d’avoir ouvert la porte aux philosophes : on eût dit une armée en déroute qui tire sur ses chefs. Avec moins de tumulte, les assemblées du clergé n’offrirent pas moins de discordes. La démocratie des curés tint en échec l’aristocratie des évèques, et les mécontentements séculaires du bas clergé produisirent une explosion générale, que bien des symptômes et notamment bon nombre de brochures politiques avaient pu faire pressentir.
La noblesse et le haut clergé tentèrent, en Bretagne, cette scission dont les princes du sang avaient menacé la France dans leur mémoire au roi. Ils réclamèrent, pour les États-Provinciaux, le droit de nommer les députés aux États-Généraux, et, comme on passait outre, ils refusèrent de procéder aux élections (17-20 avril). Ils n’aboutirent qu’à diminuer d’une trentaine de voix le parti de l'ancien régime dans les États-Généraux.
En Provence, les scènes les plus violemment dramatiques signalèrent l’époque des élections. Là, comme en Bretagne, comme dans les deux Bourgognes, les privilégiés avaient protesté contre le doublement du Tiers et revendiqué l'élection des députés aux États-Généraux pour les États-Provinciaux récemment rétablis en Provence, de même qu’en Dauphiné et en Franche-Comté. Mirabeau, dans la chambre de la noblesse, aux États-Provinciauxs avait soutenu avec un éclat extraordinaire les droits et les intérêts du Tiers, et révélé un orateur tel que le monde n’en avait pas
1. À Paris, les classes populaires allérent peu voter, si ce n’est dans les grands faubourgs : néanmoins, M. Droz réduit infiniment trop le nombre des votants (12,000 ): il y en eut probablement au moins 25,000 sur 60,000 électeurs, comme le dit M. Buchez; Hist. parlementaire de la Révolution, t. Ier, p. 240; 2e édit, — Il y avait soixante arrondissements ou quartiers électoraux, et nous voyons qu’il y eut 476 votants dans le seul quartier de Saint-Étienne-du-Mont. (Jbid., p. 256.). — On peut remarquer que la proportion des votants au chiffre total des électeurs a été généralement croissant dans les diverses phases électorales de la Révolution depuis soixante ans. — Bailli, dans ses Mémoires (t. 1°, p. 13), fait l'observation qu’à Paris les gens
qui craignaient de déplaire à la cour et aux adversaires des changements imminents s’abstinrent de paraître aux assemblées.