‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 328 sur 346 · MIRABEAU EN PROVENCE · texte numérisé non relu

MIRABEAU EN PROVENCE

entendu depuis que la tribune de l’éloquence antique était fermée". Exclu par son ordre, sous un prétexte frivole, il était devenu l'idole du peuple provençal (janvier-février). Quand il reparut au mois de mars, pour les élections, les populations entières se portèrent au-devant de lui sur les routes, semant sur son passage les palmes, les lauriers et les oliviers; la jeunesse l’escorta à cheval; les villes le reçurent à la lueur des feux de joie. L’émeute cependant grondait dans Marseille : l’effervescence politique du moment, les souffrances d’un cruel hiver combinées avec la cherté générale, les provocations imprudentes des nobles, qui avaient tâché d’exciter les campagnes contre les villes, tout s'était réuni pour irriter le peuple, et il venait de forcer Les échevins de taxer la viande et le pain à un prix hors de proportion avec la valeur réelle. Marscille était en pleine anarchie. Mirabeau accourt : il usurpe, pour ainsi dire, la dictature du génie ; il improvise une milice civique; il relève le cœur du conseil de ville ; il s'adresse au bon sens populaire, et, sans conflit, sans réaction, par le seul ascendant de léloquence et de la raison, il ramène le peuple à souffrir l’abolition de là taxe extorquée par l’émeute (22-26 mars). Pendant ce temps, le sang coulait à Aix. Le marquis de La Fare, premier consul d’Aix et chef du parti nobiliaire, furieux de voir que le Tiers se disposât à élire Mirabeau, avait défié Le peuple par ses provocations, cherché l’occasion d’un conflit et ordonné aux soldats de tirer. Plusieurs hommes du peuple tombèrent. La foule se rua sur les soldats, les dispersa, força le premier consul de s'enfuir pour échapper à une mort certaine, et s’empara des blés

1. C’est dans une réponse aux chambres du clergé et de la noblesse, qui l’avaier’ traité d’ennemi de la paix publique, que se trouve le fameux passage : « Dans tous les pays, dans tous les âges, les aristocrates ont implacablement poursuivi les amis du peuple ; et si, par je ne sais quelle combinaison de la fortune, il s’en est élevé quelqu’un dans leur sein, c’est celui-là surtout qu’ils ont frappé , avides qu’ils étaient d’inspirer la terreur par le choix de la victime. Aïnsi périt le dernier des Gracques de la main des patriciens, mais, atteint du coup mortel, il lança de la poussière vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs, et de cette poussière naquit Marius : Marius, moins grand pour avoir exterminé les Cimbres que pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie de la noblesse... J'ai été, je suis, je serai jusqu'au tombeaz l'homme de la liberté publique, l’homme de la Constitution. Malheur aux ordres privilégiés, si c’est là plutôt être l'homme du peuple que celui des nobles; car les privilèges finiront, mais le peuple est éternel. » (5 janvier 1789). — V, Mém, de Mirabeau, t. V, p. 233-260.

emmagasinés par la ville. Mirabeau revient de Marseille à Aix, harangue le peuple, lui fait tomber les armes des mains, rétablit la libre circulation des grains, remet tout en ordre comme paï enchantement, apaise pareillement Toulon soulevé, va délivrer, par la persuasion, l’évêque de Sisteron, un des chefs des aristocrates, poursuivi et assiégé dans Manosque par les paysans, et repart pour Paris, élu du Tiers-État d’Aix et de Marseille, aux applaudissements de la Provence et de la France entière. Ce furent là les heures les plus pures et les plus véritablement glorieuses de cette carrière si orageuse et si contestée".

Dans la plupart des provinces, l'immense agitation morale des élections ne se traduisit point en luttes matérielles ni en désordres de la rue. La solennité de l’acte qu’on accomplissait saisissait les âmes. Cependant la Provence ne fut pas seule troublée : les élections de Paris, retardées par la faute du ministère, furent assombries par des scènes qui présageaient des tempêtes sociales par delà la révolution commencée, et annonçaient ces luttes sinistres entre la bourgeoisie et le prolétariat, qui devaient être le fléau de la société nouvelle. Entre la nomination des électeurs par les assemblées primaires et celle des députés par les électeurs eut lieu le sac de la maison de Réveillon, manufacturier du faubourg Saint-Antoine, qu’on avait accusé de propos hostiles aux ouvriers?. Une foule furieuse dévasta, brüla tout chez Réveillon. L'autorité, qui avait laissé l’émeute grossir pendant deux jours sans rien faire pour l'arrêter, l’étouffa enfin par une masse de troupes et par une large effusion de sang, après une lutte acharnée où l’émeute s'était défendue avec des pierres et des bâtons contre les fusils (28 avril). Les partis s’accusèrent réciproquement d’avoir provoqué la sédition pour en profiter*.

1. Mém. de Mirabeau, t. V, p. 274-309. — Buchez, Hist. parlement., t. ler, p. 229- 231.— A côté de Mirabeau, un protestant fut élu par le Tiers-État de Marseille. Le ministre Rabaut-Saint-Étienne, fils d’un célèbre pasteur du désert, fut nommé à Nimes.

2. On prétendait qu’il avait dit que les ouvriers gagnaient trop; qu’ils pouvaient vivre avec quinze sous par jour. C'était, selon toute apparence, une pure calomnie,

3. Le langage de certaines publications contre-révolutionnaires était de nature à fortifier les soupçons, « Qui peut nous dire, écrivait le journal l’Ami du Roi, si le despotisme de la bourgeoisie ne succédera pas à la prétendue aristocratie des nobles ? » Réveillon accusa un abbé, son ennemi personnel et attaché à la maison du comte d'Artois, d’avoir dirigé le mouvement,

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