ÉMEUTE RÉVEILLON
Ge fut sous l’impression de cet incident lugubre que s’acheva la rédaction des cahiers de Paris. Les opérations étaient terminées à peu près partout dans les provinces. Il n’est pas possible de donner ici une analyse complète des cahiers des bailliages et sénéchaussées, ce vaste testament de l’ancienne France. Nous ne pouvons qu’en résumer les parties les plus saillantes. Un intérêt puissant s'attache à cette dernière manifestation des trois ordres entre lesquels avait été partagée la société française depuis tant de siècles.
Les cahiers du clergé demandent qu’à la religion catholique romaine seule appartienne le culte public; une partie des cahiers acceptent la tolérance civile ; les autres réclament la révocation ou la révision de l’édit de novembre 1787 sur les mariages protestants, et l’interdiction des offices et charges aux non-catholiques; — l'observation la plus rigoureuse des dimanches et fêtes. Beaucoup de cahiers réclament le maintien de la censure pour les livres; presque tous, le rétablissement des conciles nationaux et provinciaux, afin de relever la discipline ecclésiastique ; — l’abolition de la pluralité des bénéfices, — l'exécution des lois qui prescrivent la résidence aux prélats. Bon nombre de cahiers demandent l'abolition du concordat, le rétablissement des libres élections ecclésiastiques et la réintégration des curés dans tous leurs droits primitifs; que l'autorité (des évêques) se renferme dans les bornes posées par les saints canons. — Le clergé réclame le maintien de tous ses droits honorifiques, comme premier ordre de l’État; ÿ! renonce à toute exemption pécuniaire!, mais en demandant à répartir lui-même sa part de l'impôt. — Augmentation du revenu des curés et vicaires, et suppression du casuel; conservation des ordres monastiques, sauf à les employer plus généralement à l’éducation de la jeunesse, au service des hôpifaux, etc.; — abaissement de l’âge des vœux monastiques à dixhuit ans! — Un cahier, cependant, prévoyant l’éventualité de la suppression des couvents, demande qu’au moins on assure le sort des religieux.
1. La dernière Assemblée du clergé, en juin 1788, avait demandé le maintien des
priviléges pécuniaires; mais ces assemblées ne représentaient que le haut clergé ; le bas clergé avait la prépondérance à son tour aux Etats,
Réclamations contre le cynisme de la prostitution et du libertinage public; contre les peintures, sculptures et gravures lascives qui corrompent le cœur par les yeux; contre les maisons de jeu, contre l’immoralité des pièces de théâtre; — qu’il soit fait un plan d'éducation nationale; — que l'éducation soit confiée partout à des communautés ecclésiastiques, séculières ou régulières; — qu'il soit établi dans toutes les paroisses des maîtres et maîtresses d'école soumis à l'inspection des curés, et même destituables par eux. Le clergé présente l'éducation publique comme étant dans un état déplorable depuis la destruction des jésuites. Le cahier de Laon demande la formation d’un corps enseignant, sous l'autorité des évêques. — Qu'il ne soit admis dans les universités aucun professeur qui n’ait donné des preuves de son attachement à la religion catholique; — de même pour les écoles. —Que non-seulement les calléges publics, mais les établissements particuliers d'éducation soient soumis à l'autorité ecclésiastique.
Des cahiers veulent que le roi soit supplié d'établir une nouvelle division électorale du royaume, combinée en raison de l’étendue et de la population, sans distinction de provinces, de pays d’États, de généralités. Les uns demandent les États-Généraux permanents; les autres, périodiques. — Inviolabilité des députés. — Les cahiers sont partagés sur la grande question du vote par ordre ou par tête; plusieurs, par une sorte de juste milieu, acceptent le vote par tête pour l'impôt seulement. En général, ils posent la distinction des trois ordres comme base de la consfitution de l’état avec la monarchie héréditaire. Le cahier de la vicomté de Paris établit, parmi les lois fondamentales, le culte public exclusif pour la religion catholique et l’inviolabilité des propriétés des corps comme des particuliers. — Admissibilité de tous les citoyens aux emplois ecclésiastiques, civils et militaires, en raison de leur mérite et de leurs services, et non point en raison de leur naissance. — Aucune loi ne doit être établie que par l’autorité du roi et le consentement libre des États-Généraux. — L'impôt ne doit être consenti que temporairement, et le consentement doit être renouvelé à chaque session des États-Généraux. — Le cahier de Lyon demande l’abolition de tout privilége ou exemption de province, de ville ou de
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corporation. — Liberté individuelle, abolition ou réduction des lettres de cachet en des formes régulières avec des garanties ; — abolition de la traite et de l'esclavage des noirs, ou, au moins, adoucissement du sort des nègres. Les cahiers de Melun et Moret demandent la destruction de tout reste de servage en Franche- Comité et dans toute la France. — Responsabilité des ministres.-— Que la vivlation du secret des lettres soit à jamais interdite, — États-Provinciaux partout; — une cour souveraine ou tribunal d'appel dans chaque province. — Tribunaux de paix ou conseils d’arbitrage.— Inamovibilité des magistrats. Abolition de la vénalité des charges. Abolition des tribunaux d'exception; abolition ou réforme des justices seigneuriales. — Réformes dans la justice civile et criminelle. Plus de distinction de rang et de naissance dans l'application des peines‘. Abolition des supplices qui révoltent l'humanité. (En général, le clergé demande, sur la justice criminelle, les mêmes réformes qu’ont prèchées les philosophes, excepté qu’il veut le maintien de la peine de mort pour le sacrilége ou crime de lèse-majesté divine.)
Qu'on établisse dans les villes, bourgs et villages une même forme d'administration élective pour toutes les municipalités. — Suppression des loteries et des monts-de-piété. — Hospices dans les campagnes. Que tous les établissements de charité soient soumis à des administrations publiques ou bureaux de charité. — Simplification dans l’assiette et la perception de l'impôt. — Le clergé demande que sa dette, contractée, dit-il, pour le service de l’état, soit mise à la charge de l’état ?. — Abolition de la milice et de la corvée. — Suppression des capüitaineries (établies pour la conservation des chasses du roi, et source de vexations infinies ); — suppression, par voie de rachat, des banalités, francs -fiefs, corvées seigneuriales, cens, champarts et autres droits féodaux. — Beaucoup de cahiers demandent la suppression de tous priviléges industriels et commerciaux, des jurandes et maîtrises, etc.
1. Les nobles étaient décapités, et les roturiers pendus pour les mêmes crimes; le premier de ces deux supplices n'étant pas considéré comme infamant.
2. Prétention très-mal fondée : le clergé avait mieux aimé emprunter que de prendre ses dons gratuits sur ses revenus. Si sa prétention eût été accueillie, il n’eût donc fait, par le passé, que de simples avances à l’état. Sa réclamation n’était spécieuse que pour les emprunts où il avait seulement prêté sa garantie au roi.
__ Des cahiers réclament qu’on maintienne l'interdiction du prêt à intérêt !.
Le caractère essentiel des cahiers du clergé est la prépondérance des curés. Le bas clergé, tenu dans une étroite sujétion par les évêques depuis Louis XIV, s’est relevé avec énergie dans les assemblées de bailliages et a imposé son esprit aux cahiers. Il a deux faces, pour ainsi dire, l’une tournée vers la démocratie et le progrès, l’autre vers le moyen âge. Ainsi il veut une réforme démocratique jusqu’à un certain point dans l’église et dans l’état; l'élection partout, sauf la royauté ; l'abolition des priviléges pécuniaires ? et de la féodalité; un grand développement de la charité publique; la réforme de la justice; le respect de la liberté individuelle. Sur tous ces points, il est d'accord avec le mouvement. Sur la réforme des mœurs, il s’entendrait encore au moins avec l'école de Rousseau. Sur la question capitale du vote par tête ou par ordre, c’est-à-dire sur l'unité ou la triplicité de l’assemblée nationale, il se trouble, il se divise. Sur la proscription de la liberté des cultes, sur l'attribution universelle de l'éducation au clergé, sur les restrictions de la presse, sur la conservation de ses priviléges honorifiques, il regarde vers le passé.
On peut déjà prévoir que le clergé, non plus le clergé aristocratique des anciennes assemblées triennales, mais le clergé démocratique des États- Généraux , favorisera la première phase de la Révolution et combattra la seconde.
Les cahiers de la noblesse offrent plus de diversités que ceux du clergé. Quelques-uns demandent que l’ordre du clergé soit supprimé, et ses membres, répartis entre les deux autres ordres. D'autres, au contraire, veulent qu'on crée un quatrième ordre, en séparant les paysans du peuple des villes. Quelques cahiers acceptent le vote par tête, au moins pour l'impôt : la grande ma-
1. Le cahier de Colmar et Schlestadt, pour arrêter la pullulation des juifs qui dévorent l'Alsace, demande qu’on ne permette le mariage qu’au fils aîné de chaque famille juive !
2. 11 à une singulière façon d'interpréter ses immunités en matière d'impôts : le clergé, suivant ses cahiers, avait seul conservé le droit de voter librement l'impôt, droit que les deux autres ordres avaient laissé périmer. Cette interprétation attestait l'immense progrès de l’opinion. Le clergé des temps passés n’entendait pas voler librement l'impôt; il entendait ne pas payer d'impôt du tout.