LES ROIS ET L'ENCYCLOPÉDIE
répondit le philosophe désolé. « Envoyez-les chez moi ! » Qui fut dit fut fait, et l’on ne saisit que ce qu’il plut à Diderot !.
Les velléités de persécution d’un gouvernement servi de la sorte par ses propres agents ne pouvaient aller bien loin. Le noueau ministre dirigeant, M. de Choiseul, n’aimait pas et craignait un peu les encyclopédistes; mais il aimait encore moins le clergé et il ménageait beaucoup Voltaire, qui tonnait contre la suspension du grand œuvre, pendant que le pape Clément XIII y applaudissait dans un bref de septembre 1759. Fernei l'emporta à demi sur le Vatican. On obtint que la police fermât les yeux sur la reprise clandestine de l’impression. d’Alembert, cependant, fatigué de cette longue lutte, ne voulut plus participer à la direction : Diderot, plus courageux et plus constant, supporta seul le fardeau jusqu’au bout. Frédéric Il, puis l’impératrice de Russie, Catherine IT, également désireux de se faire honneur aux dépens de Louis XV, offrirent, l’un après l’autre, à Diderot de venir achever l'Encyclopédie dans leurs États (1760-1763) : l’habile Catherine, à peine assise sur un trône rougi du sang de son époux, commençait, envers les hommes qui régnaient sur l’opinion européenne, ce système de flatteries que Voltaire paya si magnifiquement par le vers :
C’est du Nord aujourd’hui que nous vient la lumière.
Voltaire pressait Diderot d'accepter les propositions de Catherine : il refusa par loyauté envers les libraires, qui, pendant ce temps, le trahissaient en mutilant ses articles à son insu pour les rendre moins offensifs. L'ouvrage fut enfin terminé, tant bien que mal, en 1765; mais le clergé le condamna dans son assemblée d'août 1765 et dénonça la distribution secrète des exemplaires : le gouvernement enjoignit aux souscripteurs de livrer à la police les exemplaires qui ne leur avaient été adressés qu'avec sa permission; puis il les leur rendit en partie après des incidents assez piquants ? : il était impossible de montrer moins de dignité et de volonté que ne faisait ce triste pouvoir.
1. Mémoires sur Diderot, par sa fille, madame de Vandeul, ap. Mémoires, Correspondance et Ouvrages inédits de Diderot, 2e édit., 1834, t. Ie, p.31, — V. aussi l'Avare tissement en tête du t. XIII des Œuvres de de Diderot; 1821.
2, V. Voltaire; Mélanges, et l'Avertissement en tête du t. XIII des Œuvres de Dider):.
Des suppléments furent ajoutés au corps de l'ouvrage; mais, lorsqu’en 1769 on voulut réimprimer le tout, le parlement l’interdit. Les éditions, par compensation, se multiplièrent au dehors, et toute l'Europe lettrée put contempler plus ou moins librement la Babel édifiée par les philosophes français.
Babel, en effet, mais construite avec bien des matériaux précieux. Il y eut autre chose qu’un orgueil impie dans cette espèce d’apothéose de l'esprit humain : il y eut l’amour sincère de l’humanité, cette religion terrestre qui survit à la religion de l'idéal et de l'éternel et qui permet d’en espérer le retour, tant qu’elle n’est pas elle-même étouffée sous l’égoïste scepticisme et le matérialisme pratique. Les auteurs avaient prévu et espéré que leur œuvre serait dépassée par le progrès des sciences : le cercle des connaissances s'étendant indéfiniment, on peut dire que l’Encyclopédie doit être à refaire de siècle en siècle; il n’y a donc point à reprocher à celle du xvmi d’être incomplète, l'esprit de critique négative qui domine dans une grande partie des articles et le manque d'unité morale dans l’ensemble sont des reproches mieux fondés.
Ce n’était pas dans une publication, en quelque sorte officielle, comme l'Encyclopédie, que les novateurs pouvaient exprimer toute leur pensée. Les ouvrages que Diderot publiait sous l’anonyme ou faisait circuler manuscrits ont une grande importance à cet égard. Telle est l’Interprétation de la Nature (anonyme; 1754). Il commente et s’approprie les idées les plus hasardeuses de Buffon, de Maupertuis, du grand médecin vitaliste Bordeu, en renforçant, par ses propres élucubrations, tout ce qui prête au panthéisme naturaliste. Pour écarter la nécessité du moteur universel, il suppose, ainsi que les anciens atomistes, leur imaginaire molécule active par elle-même et ayant toujours agi, et ne s’embarrasse pas d'expliquer comment est venue l'impulsion première, essentielle, sans une volonté, sans une cause déterminante; mais, en même temps, il abandonne les atomistes, comme tous les autres métaphysiciens, sur cette homogénéité de la matière, qui aboutit, dans le panthéisme, à l’unité de la substance et de l'être : il prétend, au contraire, la matière diversifiée à l'infini, non plus seulement dans les phénomènes, mais en substance : la Nature