‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 333 sur 346 · Admis par les cahiers de la noblesse · texte numérisé non relu

Admis par les cahiers de la noblesse

les cahiers définitifs des baïlliages, dans ce résultat mesuré, temipéré, de tout le mouvement d'idées produit au sein des assemblées de tous degrés. Les cahiers du Tiers-État sont la dernière tentative de conciliation entre la nation et l’ancien gouvernement, le dernier effort pour transformer pacifiquement la royauté traditionnelle et l’associer à un nouvel ordre de choses. La modération du Tiers atteste qu’il sent l'immense gravité de la situation. D’accord avec les autres ordres sur la destruction de l’arbitraire administratif, sur la liberté individuelle, sur la liberté du travail, sur ce qu'on nommerait aujourd'hui la décentralisation, sur la réforme judiciaire et sur beaucoup d’autres besoins sociaux; d’accord avec le clergé contre les priviléges de la noblesse, avec la noblesse contre les priviléges du clergé; proclamant, comme les autres ordres, le principe de la propriété, mais y attachant un tout autre sens, le sens des philosophes, et spécialement des économistes, et ne reconnaissant que la propriété individuelle! et la propriété publique; voulant enfin, de plus que les autres ordres, et voulant absolument l'unité de l’Assemblée nationale, le Tiers cependant, la majorité du moins, ne demande pas même l’abolition formelle de l’ancienne Constitution sociale?, de la distinction des trois ordres; la majorité semble consentir encore implicitement à ce qu’un demi-million de citoyens, organisés à part de la masse, conservent dans l’Assemblée nationale autant de représentants que 25 millions de citoyens! A plus forte raison ne met-elle pas la royauté en question, tout en proclamant la nation souveraine. En doit-on conclure qu’il n’y eût rien, pour l'opinion, au delà des vœux formulés officiellement dans les assemblées? qu'on fût, au fond, aussi royaliste, aussi gallican que le langage des cahiers l'indique? Cette conclusion ne serait pas fondée, et pourtant l'on était sincère. On cherchait à relier l'avenir au passé, pour l’église comme pour l’état, sans bien interroger les limites du possible, sans bien se demander si la vieille royauté, aux complexes et con-

1. Dans laquelle ne sauraient etre compris de prétendus droits exceptionnels, contraires au droit naturel et au vrai droit civil.

2. Constitution sociale ; nous émployons ce terme à dessein; la France avait une constitution sociale , puisque la société y était organisée sur un certain plan : elle n'avait pas ou n’avait plus de constitution politique, puisque cette organisation n’aboutissait pas à un jeu régulier d'institutions définies,

fuses traditions, concentrées et unifiées enfin dans la monarchie de droit divin selon Louis XIV et Bossuet, était propre à devenir la tête et le bras d’un gouvernement d'élection et de liberté; et si la génération élevée par Voltaire et Rousseau était dans les conditions morales qui convenaient pour restaurer l'Église élective du christianisme antique. C'est que les sociétés ne se jettent jamais volontairement dans l'inconnu : c’est Dieu qui les y jette malgré elles! — et quel inconnu! Quelle société, depuis que le monde existe, avait jamais vu se poser devant elle un si gigantesque problème ?

Cette dernière tentative de conciliation faite par le Tiers, un député d'Auvergne, Malouet, pressa le ministre Necker d’y répondre en faisant saisir l'initiative par le roi, en lui faisant trancher la question du vote par tête, de l’unité de l’Assemblée, et présenter aux États-Généraux les bases d’une Constitution conforme aux vœux de la majorité des cahiers du Tiers. Malouet voulait que Louis XVI, n'ayant pas su être l’auteur de la Réforme, se fit Je chef de la Révolution ; maïs, cette Révolution, Malouet était loin d'en sonder toute la profondeur. Quoi qu’il en soit, c’eût été, du moins, entrer la tête haute dans l’inconnu. La proposition n’arriva même pas jusqu’à Louis XVI, qui l’eût infailliblement rejetée. Necker se retrancha derrière la liberté des États-Généraux : à eux seuls de décider sur eux-mêmes. Sous un scrupule respectable se dérobait une illusion d’amour-propre : Necker se figurait que le Tiers et les privilégiés, après les premières luttes, viendraient l'inviter d'être l'arbitre de leurs débats, et qu’il aurait la gloire de conclure par quelque moyen terme. Il ne voyait pas que sa frêle individualité allait disparaître sous les premiers pas du colosse de la Révolution.

Il ne restait plus aux représentants du Tiers qu’à agir dans la plénitude du droit de la nation, qu’à marcher devant eux à tra-. vers tous obstacles et toute résistance, avec leurs mandats ou sans leurs mandats, non pas seulement si les mandats étaient muets, mais s’ils étaient insuffisants, contradictoires ou inapplicables. La théorie des mandats impératifs, évoquée parfois rétrospectivement par les champions de l’ancien régime, est celle des républiques fédératives, où des corps politiques indépendants s’asso-

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