‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 334 sur 346 · OUVERTURE DES ÉTATS · texte numérisé non relu

OUVERTURE DES ÉTATS

cient dans des limites et pour des résultats déterminés. Elle ne saurait être celle d’un état unitaire : une grande nation ne pouvant s’assembler tout entière dans un Champ de Mars pour dicter ses intentions à ses représentants, les diverses sections de cette même nation, délibérant isolément, sont très-loin de donner l'équivalent du sentiment qu’aurait la nation réunie, et les représentants de ces diverses sections, lorsqu'ils se réunissent en un seul corps, expriment le sentiment national d’une manière beaucoup moins imparfaite que ne feraient les vœux des sections additionnés bout à bout. Les élus cessent alors de représenter les localités pour devenir les représentants de la nation. L’on ne saurait nier qu’il se dégage des individualités réunies toute autre chose que la collection des sentiments isolés des individus; la formation du sentiment collectif est un des grands mystères du monde moral!.

L'ouverture des États-Généraux, annoncée pour le 29 avril, eut lieu seulement le 5 mai. On a partout décrit cette fameuse procession où, la veille de l'ouverture, figurèrent ensemble le roi et les trois ordres, pacifique inauguration de l’ère des tempêtes. La paix était dans les formes et dans les rites : la guerre était dans les choses plus encore que dans les cœurs; elle était jusque dans cet humble et sombre costume imposé au Tiers par l'étiquette provocatrice de la cour et porté avec une fierté qui ressemblait au défi, devant les dorures et les panaches de théâtre qui décoraient la noblesse.

Le lendemain, 5 mai, le roi ouvrit les États par quelques mots qui n’avaient de saillant que l'absence totale d'initiative. Lorsqu’il se couvrit, en terminant, les membres des ordres privilégiés l’imitèrent, suivant la coutume. Une partie des membres du Tiers en firent autant. Une grande rumeur parcourut l’assemblée. Le roi se découvrit, n’osant repousser et ne voulant pas autoriser l'égalité dont s’emparait le Tiers. Ce n’était plus le temps

1. Mirabeau, le premier, devant les États de Provence, avait nettement dénié à une subdivision quelconque du royaume le droit de limiter la souveraineté nationale, “ qui ne réside que dans la collection des représentants. » Beaucoup de gens éclairés sentirent que les mandats impératifs menaient à une impasse. « Le Tiers, » dit entre

autres, le cahier de Nimes, « a exposé les vœux des peuples; il laisse à ses députés le soin de les modifier. » Résumé général des cahiers, etc., t. 1IT, p. 542.

où les députés du peuple s’agenouillaient à l’arrivée du roi!

Le garde des sceaux fit une harangue fleurie et généralement vague, où il paraissait toutefois approuver le vote par tête, si le consentement libre des États-Généraux opérait ce changement. Necker fut encore moins explicite dans son vaste discours, détaillé, jusqu’à l'excès, sur les finances, plus philosophique et moral que politique sur le reste. Il conscillait qu’on votât d’abord par ordres, pour que les privilégiés eussent le mérite de sacrifier librement leurs exemptions pécuniaires, puis qu’on examinât dans quels cas on pourrait se réunir, dans quels cas voter séparément. Il faut trancher le mot : c'était puéril. L’impuissance du ministre éclatait après celle du roi.

Avant la question du vote en commun se posait nécessairement celle de la vérification des pouvoirs en commun, qui ne décidait pas absolument la seconde, mais engageait sur la voie. Le 6 mai, le ministère fit une tentative pour décider de fait cette première question dans le sens du Tiers : un placard annonça que le local destiné à recevoir les députés serait prêt à neuf heures du matin. Ce local était la grande salle où avait lieu la séance d'ouverture". Le Tiers s’y rendit. Les autres ordres ne parurent pas. Le Tiers apprit qu’ils étaient assemblés dans les salles qui leur avaient été assignées pour leurs séances particulières?.

Le Tiers attendit. À deux heures et demie, il fut informé que le clergé venait de voter la vérification séparée, à 133 voix contre 114, et la noblesse, à 188 voix contre 47. Le Tiers considéra ces décisions comme non avenues, et, le lendemain, sur la proposition de Mounier, envoya officieusement quelques-uns de ses membres inviter les autres députés à se réunir aux communes, qui attendaient cette réunion avant de commencer à vérifier les pouvoirs. Le clergé, revenant sur ses pas, proposa une commission

1. C'était cette même salle des Menus où s'étaient tenues les deux assemblées des Notables.

2. Le Tiers n'avait pas, selon l’ancien usage, d'autre lieu d’assemblée que la salle des séances générales. Il y avait là comme un aveu implicite que le Tiers était le corps de la nation. La cour en avait senti la conséquence, et avait songé à assigner au Tiers un local particulier : une circonstance insignifiante fit manquer ce projet. L'administration des écuries ne voulut point céder un manége demandé par un des

ministres pour en faire la troisième salle. Quoi qu’on eût fait, au reste, le Tiers se fût senti la nation partout,

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