DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ
contre nature, et que l’homme qui médite est un animal dépravé. — Le premier qui se fit des habits ou un logement se donna en cela des choses peu nécessaires, puisqu'il s’en était passé jusqu'alors. — En devenant sociable et esclave, l’homme devient faible, méchant, craintif, rampant. »
Partant de cette idée : que les communications entre les hommes n'étaient pas nécessaires, et que la perfectibilité avait besoin, pour se développer, du concours fortuit de plusieurs causes étrangères qui pouvaient ne jamais naître, il juge insoluble le problème de l’origine des langues.
« Après avoir prouvé que l'inégalité est à peine sensible dans l'état de nature, il me reste à montrer son origine et ses progrès dans les développements successifs de l’esprit humain. Il me reste à considérer les différents hasards qui ont pu perfectionner la raison humaine en détériorant l’espèce, et, d’un terme si éloigné, amener enfin l’homme et le monde au point où nous les voyons. »
Cette histoire conjecturale de la civilisation et de l'inégalité est l’objet de la seconde partie du Discours.
« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, que de misères, n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux et comblant le fossé, eût crié à ses semblables : — Gardez-vous d'écouter cet imposteur : vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne". »
Cette fameuse phrase contre la propriété a bien des fois retenti dans les luttes redoutables où se sont débattus, de nos jours, les problèmes fondamentaux de l’association humaine. Il suffit de remarquer ici que le sentiment qui l’a dictée, étant un regret rétrospectif de l'indépendance sauvage, n’a rien de commun avec
1. Comparer avec Pascal; édit. de M. E. Havet, 1852; p. Ir, 94. — Boileau, Satire x1, vers 143-173. — Fénelon, utopie de la Bétique, Télémaque, 1. VII. — Dierot, contre le tien et le mien; Encyclopédie, art. Bacchionites. — Cervantes, don Quichotte; discours de don Quichotte aux chevriers, trad. de M. L. Viardot. — Id. de M Furne, 1858. — C’est Cervantes qui ouvre la marche,
les théories qui attaquent la propriété au point de vue d’une communauté organisée.
Rousseau, au moment où il vient de l'écrire, avoue qu’alors les choses en étaient très-probablement arrivées au point de ne pou voir plus durer comme elles étaient, cette idée de propriété, dernier terme de l’état de nature, dépendant de beaucoup d'idées et de progrès antérieurs.
Il passe donc en revue ces progrès et décrit la transition de l'état sauvage à l’état des peuples barbares; la famille, puis la tribu formées; l'amour, la jalousie, l’'amour-propre ou idée de la considération et de la distinction, avec ses conséquences, la civilité, le point d'honneur, transformant les hommes élevés au sens moral par la multiplication de leurs rapports. Il commence à corriger un peu les excès de sa thèse : ce n’est plus la vie animale, c’est la vie de tribu, c’est la vie des chasseurs et des pasteurs qui a été la vraie jeunesse du monde, l’époque la plus heureuse et la plus durable, malgré les cruautés et les vengeances qui l’entachaient et qui avaient affaibli déjà la sympathie pour le semblable, la vertu naturelle du sauvage. Il approuve maintenant les premières industries, celles qui ne demandaient que la main d’un seul homme ou d’une seule famille. « Les hommes vivaient alors libres, sains, bons et heureux, autant qu’ils pouvaient l'être par leur nature. » Le mal commence dès qu’un homme fait travailler pour lui d’autres hommes en se chargeant de leur subsistance. « L'égalité disparaît; la propriété s’introduit ; l’esclavage et la misère germent et croissent avec les moissons. — La métallurgie et l’agriculture furent les deux arts dont l’invention produisit cette grande révolution. Ce sont le fer et le blé qui ont civilisé les hommes et perdu le genre humain. »
La culture amène le partage des terres : de la main-d'œuvre naît la propriété; la propriété, à son tour, amène les premières lois. L’inégalité croissait, mais aussi les réactions des pauvres
‘contre les usurpations des riches; le droit du plus fort disputait incessamment la terre au droit du premier occupant. Les riches, dans leur intérêt et sous le prétexte de l’intérêt de tous, proposent et font accepter l'établissement de règlements de justice et de paix. « Telle fut ou dut être l’origine de la société et des lois, qui