‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 44 sur 346 · DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ

détruisirent sans retour la liberté naturelle (c’est-à-dire l’indépendance) et fixèrent pour jamais la loi de la propriété et de l’inégalité. »

La loi de nature n’a plus lieu qu’entre les diverses sociétés qui se partagent le genre humain et qui luttent entre elles comme faisaient auparavant les individus.

Des lois primitives, il passe à la formation des gouvernements chargés de maintenir ces lois. Il nie, comme Montesquieu, que la société ait commencé par le gouvernement absolu et que ce gouvernement et la société même dérivent de l’autorité paternelle, le fils adulte étant naturellement l’égal de son père et re lui devant que du respect et non de l’obéissance. Le pouvoir arbitraire n’est pas le commencement, mais la corruption, le terme extrême des gouvernements; au reste, la date ici n'importe pas; le pouvoir arbitraire étant, par sa nature, illégitime, W’aurait pu, en aucun cas, servir de fondement aux droits de la société, ni par conséquent servir à rendre stable et légitime l’inégalité d'institution.

On voit que, tout en regrettant l'établissement de l’ordre social, il n’en nie point la légitimité, une fois établi : ceci est essentiel à constater.

“Si le pouvoir arbitraire est illégitime, à plus forte raison l’esclavage. « La liberté (personnelle) est un don que nous tenons de la nature en qualité d'hommes; les parents n’ont aucun droit d’aliéner celle de leurs enfants à un despote, à un maître. Les jurisconsultes qui ont gravement prononcé que l'enfant d’un esclave naîtrait esclave, ont décidé, en d’autres termes, qu’un homme ne naîtrait pas homme. »

Des diverses formes de gouvernement, la démocratie est la meilleure, parce qu’elle est la moins éloignée de la nature; toutes les magistratures, dans les divers gouvernements, sont d'abord électives, puis, les dissensions amenées par les élections amènent le peuple à permettre aux chefs de se rendre héréditaires; puis les chefs héréditaires transforment leur office en un bien de famille, en une propriété. L'inégalité a donc trois degrés principaux : {° établissement de la loi et de la propriété légale; 2° institution de la magistrature; 3° changement du pouvoir légitime en arbitraire, appuyé sur les armées permanentes et mercenaires.

« À ce dernier terme de l'inégalité, le cercle se referme : on retrouve l'égalité dans le néant; les notions du bien et du juste s’évanouissent derechef; on revient à la loi du plus fort et à un nouvel état de nature, qui est le fruit d’un excès de corruption. La force maintient le despote, la force le renverse. jusqu'à ce que de nouvelles révolutions dissolvent tout à fait le gouvernement, ou le rapprochent de l'institution légitime. »

Après les inégalités politiques, il analyse les inégalités civiles et conclut que la richesse est la dernière des distinctions entre les hommes, « à laquelle toutes les autres se réduisent à la fin; observation qui peut faire juger de la mesure dont chaque peuple s’est éloigné de son institution primitive, et du chemin qu’il a fait vers le terme extrême de la corruption. »

En résumé, « un espace immense sépare l’état naturel de l’état civil, l'âme et les passions humaines s’altèrent insensiblement dans ce long passage. L'homme originel s’'évanouissant par degrés, la société n'offre plus qu’un assemblage d'hommes artificiels et de passions factices, qui sont l’ouvrage de toutes ces nouvelles relations, et qui n’ont aucun vrai fondement dans la nature. L'homme sauvage vit en lui-même; l’homme sociable ne sait vivre que dans l’opinion des autres. »

Comme dans le Discours contre les sciences, il est moïns absolu, toutefois, qu’on ne pourrait s’y attendre, dans ses conclusions. Il paraît admettre implicitement que le droit civil n’est pas toujours et nécessairement opposé au droit naturel. Il reconnaît que la justice distributive veut que les citoyens soient distingués à proportion de leurs services. L’inégalité sociale est contraire, suivant lui, au droit naturel, lorsqu'elle ne concourt pas en même proportion avec l'inégalité naturelle. « Il est manifestement contre la loi de nature qu’un enfant commande à un vieillard, qu’un imbécile conduise un homme sage, et qu’une poignée de gens regorgent de superfluités tandis que la multitude affamée manque du nécessaire. »

Si excessif au début, il semble donc se réduire finalement à condamner, dans l’ordre politique, les fonctions et les distinc-

tions héréditaires, et, dans l’ordre civil, l’excessive inégalité des fortunes.

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Il faut distinguer dans Rousseau le sentiment inspirateur d'avec le thème positif, qui est le même dans les deux Discours sous deux aspects différents; mais ce n’est point assez. Ce thème si paradoxal, si offensant, non pas seulement pour notre orgueil, mais pour nos aspirations les plus légitimes, si durement négatif de ce grand dogme du progrès, qui est le fond même de l'esprit moderne , on ne doit pourtant pas le traiter à la légère. Dans la décadence des sociétés, il existe une tendance nécessaire du génie à remonter aux sources de la vie, à étreindre, comme l’Antée de la Fable, le sein de la terre nourricière, de la Mère Nature, pour raviver à son contact une force épuisée. Le grand historien latin oppose les Mœurs des Germains, des barbares, en exemple à Rome corrompue; les philosophes et les poëtes grecs et romains retournent plus loin, à l’âge d’or, à l’état d’innocence. Les anathèmes contre la civilisation revendiquent une origine plus haute encore et plus mystérieuse. Dans les symboles de la Genèse sont identifiés la première chute et le premier progrès : l’homme perd son innocence et son bonheur pour avoir goûté du fruit de l'arbre de science et négligé le fruit de l’arbre de vie. Par un contraste que signale Rousseau, tandis que les Grecs divinisent l'inventeur de l’agriculture et le chantre inspiré qui fonde les villes par l'harmonie, Moïse, arrachant son peuple du milieu de la savante Égypte, montre, dans le pasteur Abel, le bien-aimé du Seigneur et, dans le maudit Caïn, tout à la fois le premier homicide, le premier agriculteur et le premier fondateur des cités ?.

L'homme, oscillant de réaction en réaction, n’a jamais embrassé simultanément jusqu'ici les faces opposées de l’universelle vérité. Rousseau suit la loi commune. Il proteste contre tout progrès, parce que le progrès intellectuel, séparé du progrès moral *,

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