DISCOURS SUR L’INÉGALITÉ
tout verbe allait se faire acte. Qui sait si telle proposition sur l'inutilité des sciences n’a pu servir d’argument ou d’excuse aux juges de Lavoisier!
De même quant à cette condamnation du tien et du mien, qui n’est chez lui qu’un vague regret d’utopie rétrospective. Le mien est 11 conséquence du moi : la propriété sort logiquement de la personnalité. Le mal moral est né avec la propriété et la société : rien de plus évident; il n’y aurait pas de mal moral si l’homme n’avait pas de relations avec autrui ni de connaissance de soi, et si, par conséquent, il n’y avait point de moralité dans les actions humaines : le mal est né avec le bien. Dès qu’un homme a eu dompté ou dépouillé un animal, un autre homme n’a pu lui enlever sa conquête sans injustice, et le droit de propriété a été réalisé, droit qu’il ne faut pas confondre avec la propriété légale ou reconnue, comme dit Rousseau. Rousseau ne fait pas ici les distinctions qu’il faut faire entre le droit ou la loi qui dérive de la nature des choses et la loi conventionnelle, ni entre le droit de propriété en général et la propriété foncière, application particulière du principe de propriété qui n’a eu lieu, communément, que par institution sociale. La propriété mobilière est antérieure à la société et contemporaine de l'humanité même : la propriété foncière, base de nos sociétés occidentales actuelles, a son origine dans les âges historiques. Rousseau dit : La terre n’est à personne ; il fallait dire : La terre est au genre humain. Dès les premiers âges de l’histoire, les tribus, les nations, ont commencé à se partager ce commun domaine; bien des siècles après, les domaines des nations les plus avancées en civilisation ont été partagés à leur tour entre les individus. L’appropriation du sol ne constitue pas un droit absolu et sans conditions : la première des conditions est la culture; un peuple nomade et qui ne cultive pas n’acquiert point de droit réel sur la terre; la seconde condition, pour les nations assises sur le sol, est de reconnaître, en quelque sorte, la suprématie du genre humain par le respect des lois de l’humanité et du droit des gens. On doit à l'étranger le libre passage, la libre résidence, le libre échange, sauf les réserves qu’exige la sûreté de l’État. De même que la nation qui occupe une région de la terre a des devoirs envers le genre humain, les particuliers,
propriétaires, ont des devoirs envers la nation et envers les nonpropriétaires : ils doivent à la nation, garante de leurs propriétés, une part de leur revenu, et, à leurs concitoyens non-propriétaires, des moyens de travail et d’existence qui rendent indirectement à ces déshérités une part du commun héritage.
Ce n’est pas le lieu de toucher à une autre question soulevée par Rousseau, celle de l’origine du pacte social : sa solution n’était pas sérieuse ; il reprendra bientôt le problème avec plus de calme et de profondeur.
Il y à encore une réserve à faire relativement aux attaques de Rousseau contre les philosophes ses contemporains : non-seulement, tout en frappant justement leurs doctrines, il est injuste envers leur caractère et leurs intentions, mais il les voit cause là où ils ne sont qu’effet; la philosophie sceptique ou matérialiste était la fille et non la mère de l’égoisme licencieux et de l’incrédulité, issus eux-mêmes du bigotisme et de l'hypocrisie.
On a pu reprocher à Rousseau des exagérations de langage comme d'idées : son style, si plein et si fort, résonnant d’une mâle harmonie qui donne à la prose française un rhythme et un nombre inconnus, et dont l’accent rappelle ce qu’on raconte du mode dorien de ses chers Spartiates, ce style sans rival, mais non pas toujours égal à lui-même, est parfois tendu jusqu’à la roideur, emporté jusqu’à la déclamation, ou entaché d’emphase par l’abus de l’apostrophe et de l’interjection. L’admission un peu tardive dans ce monde parisien , qui était l’unique et nécessaire école du bon goût; la difficulté naturelle qu’il avait au travail, car , en tout l’opposé de Voltaire, il n’arrivait qu'avec effort à l'expression de sa surabondante pensée; le désir de frapper fort à tout prix, à la manière des prédicateurs, pour émouvoir les têtes dures et les âmes molles de ses contemporains, enfin, et surtout peut-être, l'influence et l’exemple de Diderot, durent être les causes très-diverses qui le firent trop souvent forcer son style, en mème temps que dépasser son sentiment vrai. On aperçoit ainsi comment le plus passionné de cœur, le plus sincèrement inspiré entre les écrivains du xvin* siècle, a pu contribuer, avec Diderot,
1. Et à ses erreurs historiques au préjudice des philosophes anciens,