VIE PRIVÉE DE ROUSSEAU
Thérèse comme un véritable mariage; mais, hélas! dès les premiers pas dans cette nouvelle route, le raisonnement l’égare autant qu'auparavant l’imitation irréfléchie. Que faire des enfants à naître ? — Ilest pauvre, forcé au travail; il se croit menacé d’une mort prématurée, il ne peut les élever lui-même : sa femme en est incapable; la mère de sa femme en ést indigne; elle en ferait des aventuriers et des mendiants. — Mieux vaut que l’État les adopte pour en faire des ouvriers ou des paysans. — Il continue donc à les envoyer à l’hôpital et s’étourdit en se persuadant qu’il agit comme « un membre de la République de Platon. »
Le repentir vint, comme l’attestent bien des passages touchants de la Correspondance et de l’Émile, et le cœur, trop tard écouté, réfuta les sophismes de l’esprit ‘. Rousseau avait prouvé, par ses chutes mêmes, la légitimité de la réaction qu’il prêchait au nom du sentiment contre l’abus du raisonnement.
Il eût pu, cependant, sortir de cette pauvreté qui le jetait dans de si déplorables extrémités : un receveur général voulut le prendre pour caissier. Il essaya, s’y tourmenta, s’y rendit malade. Son naturel était aussi antipathique aux soins réguliers, aux obligations matérielles, aux affaires, que ses principes étaient incompatibles avec le métier de publicain, sous la tyrannie fiscale qui opprimait la France. Il renonça à son emploi, comme à toute chance de fortune. Il ne voulait pas non plus se faire un gagnepain de sa plume : écrire était pour lui un sacerdoce et non un métier; écrire pour vivre eût étouffé l'indépendance de son génie ; il lui fallait, pour être lui-même et pour être utile, se dégager de tout intérêt, de tout besoin de plaire, et ne pas dépendre du succès. Il se fit copiste de musique, pour vivre sans dépendre de personne que du public. Ce fut alors qu’il quitta l'épée, la dorure, le luxe, que le monde imposait même à l’indigence de l'artiste et de l'écrivain, et qu’il adopta ce simple costume sous lequel l’a représenté Delatour. Le grand portraitiste du xvui° siècle a peint tour à tour Voltaire et Rousseau à peu près au même âge, vers quarante ans. C’est le plus émouvant contraste qu’on puisse voir que celui de ces deux figures, admirables toutes deux, l’une de rayon-
Ï. Il eut encore trois enfants, de 1750 à 1755; puis il résolut de ne plus s’exposer à renouveler ces tristes abandons.
nement extérieur, de verve étincelante, de grâce charmante et moqueuse ; l’autre, de beauté recueillie, de douceur mélancolique et de flamme intérieure.
Un autre acte plus grave atteste la conscience que Rousseau entendait mettre dans sa vie. Il alla abjurer à Genève, dans l’âge mûr, la religion romaine qu'il avait embrassée au sortir de l’enfance, et reprit le culte de sa patrie (1754). Nous verrons bientôt comment il entendait concilier la philosophie avec ce qu’il regardait comme le fond du christianisme.
Rousseau venait de remporter un genre de succès qui contrastait avec sa réforme et son austérité nouvelle, poussée jusqu’à une rudesse affectée, qui n’était que de la timidité et de la défiance de soi-même. Devenu à la mode par sa rupture même avec la mode, il repoussait presque brutalement les avances du monde pour n’en pas redevenir l’esclave. Un de ses opéras, cependant, fut enfin représenté, sur ces entrefaites, d’abord à la cour, puis à la ville (de 1752 à 1753). Les simples et gracieuses mélodies du Devin de village furent très-goûtées à la cour. Ce fut l’occasion d’un nouveau sacrifice : moitié par timidité, moitié par principes, il s’excusa d’être présenté au roi; il ne refusa pas les présents (espèce de droits d'auteurs) que recevaient d’ordinaire les auteurs des ouvrages représentés devant la cour, mais il ne voulut point d’une pension qui eût enchainé son indépendance.
On était alors au commencement de cette guerre entre la musique française et la musique italienne, qu'avait suscitée l’arrivée des Bouffes à Paris, et qui devait durer jusqu'aux approches de luttes plus redoutables, jusqu’à la veille de la Révolution. Les concessions de Rameau aux méthodes ultramontaines n'avaient pas suffi, et ce maître n’avait, d’ailleurs, rien d’italien dans le génie. Rousseau prit parti, avec des formes aussi tranchantes et aussi absolues que celles du Discours contre les sciences, dans sa Leitre sur la Musique française (1753) : il prétendit que la France ne pouvait avoir de musique, la musique n’étant que mélodie , la mélodie dépendant du caractère de la langue, et la langue française étant incompatible avec toute mélodie. Nos vieux airs populaires, Lulli et son école, et le Devin lui-même, donnaient bien quelques démentis à cette thèse, qui souleva autant de scandale