DEVIN. LETTRES SUR LA MUSIQUE
et bien plus de colères que la thèse contre la société. Des démeniis plus glorieux devaient peu se faire attendre. Grétri et Gluck n'étaient pas loin.
Le paradoxe de Rousseau n’était que l'application contestable d’une idée ingénieuse et profonde; aussi vit-on sortir de ces débats un très-beau livre, qui dépassait de beaucoup la portée de la querelle, assez mal définie peut-être en elle-même par Jean-Jacques ", et qui relie les travaux de musique de Jean-Jacques à sa philosophie : ce fut l’Essai sur l'Origine des langues et sur le principe de la mélodie.
Ce double titre annonçait l'identité essentielle de la parole et de la mélodie dans la pensée de Jean-Jacques : l’idée fondamentale du livre allait plus loin encore; c'était l’unité primitive de la parole, de la poésie, de la musique et de l’art plastique.
Ce livre annonçait aussi les modifications qui s’opéraient dans l'esprit de Jean-Jacques, puisqu'il essayait de résoudre un problème qu’il avait naguère jugé insoluble. Remontant pour la seconde fois jusqu’au berceau de l’humanité, mais avec un esprit moins irrité et moins prévenu, Jean-Jacques montre l’homme, dès qu’il a reconnu dans l’homme un être qui sent et qui pense comme lui, saisi par le désir ou par le besoin de lui communiquer ses sentiments et ses pensées. L’homme invente d’abord les signes représentatifs , les gestes qui peignent les objets ?. La langue du geste eût pu suffire si nous n’avions eu que des besoins physiques. Ge n’est ni la faim ni la soif, mais l'amour, la haine, la pitié, la colère, qui ont arraché aux hommes les premières voix. Les premières langues, celles d'Orient, n’ont rien de méthodique ni de raisonné : vives et figurées (le sens figuré naquit avant le sens propre), chantantes et passionnées, elles réunissent tous les arts, toutes les expressions de la vie dans leur principe, l’art plastique dans le geste, la musique dans la parole, la poésie dans lun
1. Il s'agissait, en effet, surtout, d'un débat entre la musique d'expression, de déclamation dramatique, et la musique d’imagination et de libre fantaisie.
2. « L'invention de l’art de communiquer nos idées dépend d’une faculté propre à l'homme, Les animaux ont quelque sorte de langue naturelle, non acquise et invariable. La langue de convention n’appartient qu’à l’homme. Voilà pourquoi l’homme fait des progrès, soit en bien, soit en mal, et pourquoi les animaux n’en font point. » — Comparer avec la Grammaire de Condiilac et avec Buffon.
et dans l’autre et en toutes choses. Les premières langues ne furent point arbitraires. « La plupart des radicaux y durent être des sons imitatifs ou de l’accent des passions ou de l’effet des objets sensibles. Les mots y eurent ainsi une valeur intrinsèque. Les sons, l'accent, le nombre, qui sont de la nature, étaient très-variés et laissaient peu à faire aux articulations ( consonnes), qui sont de convention : on chantait donc au lieu de parler.
« À mesure que les besoins croissent, que les affaires s’embrouillent, que les lumières s'étendent, le langage change de caractère : il devient plus juste et moins passionné; il substitue aux sentiments les idées ; il ne parle plus au cœur, mais à la raison. Par là même l'accent s’éteint, l'articulation s'étend, la langue devient plus exacte, plus claire, mais plus trainante, plus sourde et plus froide. »
L'art d'écrire est le dernier terme de cette transformation. « L’écriture, qui semble devoir fixer la langue, est précisément ce qui l’altère; elle n’en change pas les mots, mais le génie; elle substitue l'exactitude à l'expression : l’on rend ses sentiments quand on parle, et ses idées quand on écrit !. »
Il y a donc eu trois périodes dans la formation des langues : 1° la langue chantée et mimée; 2° la langue parlée; 3° la langue écrite.
« Toute langue où l’on peut mettre plusieurs airs de musique sur les mêmes paroles n’a point d’accent musical déterminé. Les langues de l’Europe moderne sont toutes du plus au moins dans le même cas, même l'italienne. La langue italienne, non plus que la française, n’est point par elle-même une langue musicale ; la différence est seulement que l’une se prête à la musique, et que l’autre ne s’y prête pas. »
Si la musique n’est que l'accent même de la parole humaine, il est clair que Rousseau a raison. Mais la question est de savoir si la musique peut être une langue distincte de la parole, se suffisant à elle-même dans l’élan indéterminé de l'âme vers la na-
1. « Les climats du Nord, dit-il plus loin, enfantent la seconde espèce de langues, celles qui naissent des besoins : le premier mot n’y est plus: aîmez-moi, mais aidez-moi. Nos langues valent mieux écrites que parlées : les langues d'Orient, au contraire, »