ESSAÏ SUR LES LANGUES
ture, vers l'idéal, vers l'infini (symphonie), ou se complétant et s’'expliquant par les indications du geste et de la parole dans l’expression des sentiments déterminés {musique dramatique). Les grandes créations de l’art musical répondent affirmativement. Les arts, y compris celui de la parole, n’ont pu se développer qu’en rompant l'unité première de la vie : c’est là une condition de notre faible et imparfaite nature, incapable de rien développer autrement qu’en décomposant! Quelle admirable puissance, toutefois, dans l’écrivain qui, du sein des sociétés vieillies, évoque ainsi le printemps de l'humanité et, par une faculté inconnue de son siècle et du siècle précédent, retrouve le passé Le plus lointain à ses sources, dans le fonds éternel de l’homme! Nous revoyons avec lui les premières familles végétant d’une existence purement physique sur ces terres luxuriantes de la Haute Asie, où l’homme peut se passer de l’homme; puis, dans les régions ardentes et arides, la nécessité rapprochant les groupes épars; l'amour moral, la poésie et les langues naissant aux rendez-vous des puits du désert en même temps que la tribu, que la société; l’homme adolescent, enfin, prenant possession avec ivresse de lui-même et de la nature dans cette vie pastorale où la tradition universelle, transmise d’échos en échos jusqu'aux romans et aux peintures qui la travestissent si étrangement, a toujours placé l’âge d’or.
C’est là que Rousseau fixe son idéal; il continue de jeter l’anathème aux grandes villes, aux sociétés compliquées; mais il n’en: est plus, comme dans le Discours sur l'inégalité, à regretter qu’on n’en soit pas resté à la langue de gestes et à condamner la réflexion, qu’il avoue nécessaire, même pour développer le sentiment primitif de sympathie pour le semblable.
La partie du livre spéciale sur la musique renferme des considérations de la plus haute esthétique : il réfute victorieusement le matérialisme qui ne voit dans les effets des beaux-arts que l’'ébranlement physique de nos organes. « Les objets sensibles tirent leur principal pouvoir des affections de l’âme qu’ils nou représentent. »
L’Essai sur l'origine des langues réclame une place importante dans l’histoire de la pensée de Rousseau : ce beau travail marque, avec l’article Économie politique, écrit en 1755 pour l'Encyclopédie,
la transition des deux Discours à l’Émile et au Contrat social. Le génie de Rousseau perd de sa fougue sans rien perdre de sa force ni de sa flamme; il se tempère et s’assied dans son œuvre. Rousseau ne donne point au terme Économie politique le sens spécial que d’autres lui assignent en ce moment même; son article est un traité de politique, qui sera développé et complété dans une œuvre plus décisive sur laquelle nous ne tarderons pas à revenir. Nous remarquerons seulement que les traces de l’utopie sauvage ont disparu en présence des questions pratiques et positives, et que la loi et la propriété sont ici pleinement acceptées.
En même temps, Rousseau donne une sanction nouvelle et définitive à sa réforme personnelle, en quittant cette société parisienne hors de laquelle il semblait impossible de vivre, dès qu’on en avait goûté les fébriles délices. Divers motifs l'avaient décidé : l'extrême difficulté de rester fidèle à ses principes au milieu de Paris, Le peu de succès qu’il avait, de sa personne, dans le monde (très-aimable dans l'intimité, éloquent dans le monologue et dans la haute discussion, il manquait absolument du trait, de l’à-propos, de l’esprit de saillie qui donnaient la royauté des salons), enfin, et surtout, son profond amour des champs et de la nature. Il avait eu un moment la pensée de retourner dans sa patrie : il y renonça, en partie parce qu’il se croyait plus libre d'écrire à l'étranger que sous la main des patriciens genevois, en partie parce qu’il voyait Voltaire s’établir en ce moment même à Genève et qu’il pressentait son impuissance à l'empêcher d’y introduire les mœurs de Paris. Une amie, madame d’Épinai, lui offrit une retraite à quelques lieues de Paris, dans un parc voisin de la forêt de Montmorenci (avril 1756). C'était cet Ermitage où il avait compté trouver la paix et qu'illustrèrent les orages de son cœur.
Les vastes travaux dans lesquels il s'était plongé, les grands ouvrages philosophiques et politiques simultanément poursuivis, ne suffirent point pour absorber son âme. Une nouvelle modification morale s’opéra chez lui. L’ivresse de vertu, allumée dans sa tête, avait passé dans son cœur, et il ne devait jamais se démentir quant à la simplicité des mœurs et au mépris des vanités mon-