‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 51 sur 346 · NOUVELLE HÉLOISE · texte numérisé non relu

NOUVELLE HÉLOISE

daines; mais le rude stoïcisme qu’il s'était imposé était trop contraire à sa nature ardente et tendre; il lui restait encore trop de jeunesse pour soutenir cet effort jusqu’au bout. La vie de Paris l’avait fortifié en l’irritant, la vie des champs l’attendrit. Il sentit alors le vide profond d’un cœur que l’inepte Thérèse ne pouvait remplir : la puissance de passion, les exquises facultés de sentiment qu’il avait reçues de la nature se tournaient contre lui pour son tourment ; il pleura sur lui-même, ne pouvant se consoler de n'avoir pas aimé véritablement une seule fois, de vieillir sans avoir été jeune et de mourir sans avoir vécu.

La Nouvelle Héloïse sortit de cette crise de tendresse, comme les deux Discours étaient sortis de la crise d’héroïsme qu’il avait eue sept ans auparavant. Ses œuvres ne furent jamais autre chose que l'expansion de sa vie intérieure. Pour donner le change à ses douleurs, il avait appelé l’imagination à son aide; il s'était environné de créations idéales qu’il ne songeait point d’abord à faire descendre sur la terre. Peu à peu ces doux fantômes prirent corps et action, il saisit la plume, il écrivit à peu près sans plan les deux premières parties de son roman; puis la honte de démentir ses maximes sévères lui fit chercher un but moral: de là les dernières parties, ou le règne du devoir après le règne de la passion. L’on comprend qu’une œuvre ainsi composée n’ait pas l’unité de conception et d'exécution, le développement savant et logique, l'irréprochable ordonnance d’une Clarisse, et qu’elle n’en ait pas davantage la variété, la propriété des caractères, qu’elle ne soit pas, comme l'épopée bourgeoise de Richardson, le miroir universel de la société : une œuvre semblable n’est le miroir que de son auteur. Un acteur qui serait emporté par son émotion, au lieu de la dominer, et qui s’identifierait tout entier avec une seule passion et un seul caractère, ne serait pas un acteur : il ne serait qu'un personnage; il est vrai que ce personnage pourrait être sublime. Tel est Rousseau, surtout dans les premières parties : incapable des qualités dramatiques qui font que l’on s’identifie successivement avec toutes les variétés de la nature humaine, il est sans égal dans ce long tête-à-tête avec lui-même. Malgré quelque empreinte des défauts qu’on lui à reprochés, une foule de lettres de sa Julie sont des chefs d’œuvre d’éloquence, de passion

90 LES PHILOSUPHES. [1756-1757] et de profondeur*,.et les dernières parties sont signalées par une pureté morale, une sagesse de vues et une élévation religieuse, bien nouvelles pour la France du xvine siècle:

Si belles que soient la plupart des portions du livre, l’ensemble, le nœud, est inacceptable. Rousseau n’a pas réussi à relier les deux moitiés de son œuvre. Néanmoins, le rôle de Wolmar, qui fait le nœud et que le sentiment et la raison repoussent egalement, offre un grand intérêt en dehors de l’action du livre. Rousseau, qui attaquait naguère les philosophes incrédules avec tant d’amertume, fait ici un appel à la tolérance et à la conciliation, lorsqu'il peint, en face de philosophes religieux, le sceptique ou même l’athée honnête homme , sauvant par une heureuse inconséquence la morale pratique du naufrage de l’idéal. La conclusion est : Supportez-vous les uns les autres. On ne l’accepta d'aucun côté, et lui-même n’y fut point assez fidèle.

Malheureusement pour Rousseau, il ne put s’enfermer dans le monde imaginaire qu’il avait créé. Au milieu de ses rêves, « ivre d’amour sans objet, » un objet réel lui apparut et devint le but de ses vagues transports. Il ne s'était pas trompé dans son choix. Madame d’Houdetot se montre, dans tout ce que nous savons d’elle, la plus sincère, la meilleure et la plus hennèête entre les femmes du monde où elle vivait. Il l’avait connue ou appréciée trop tard : elle était engagée, et ces natures-là ne s'engagent qu'une fois et pour la vie; c’est parce qu’elle était digne de lui qu’elle ne pouvait être à lui. Rousseau ne devait jamais savoir ce que c’est que l’amour partagé. Il ne s’arracha aux étreintes de cette ardente et douloureuse passion qu'avec le cœur déchiré et le corps brisé par les réactions de l’âme. Des incidents amenés par son amour comblèrent ses chagrins en le brouillant avec madame d'Épinai, et, par suite, avec le groupe encyclopédiste, à la tète duquel était son meilleur ami, Diderot. L’étourderie, l’exagération, l’indiscrétion de Diderot et la susceptibilité ombrageuse de Rousseau rendirent les torts, mais non le malheur,

1. Les lettres de Saint-Preux surles mœurs et sur les femmes de Paris, tout à fait épisodiques, peuvent être considérées comme le complément, mais comme: un. complément supérieur, des Considérations sur les Mœurs, de Duclos. Rousseau s’y montre non point censeur morose, mais observateur aussi équitable que pénétrant.

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