MALHEURS DE ROUSSEAU
pour avilir son caractère ‘et flétrir sa mémoire devant la postérité. Bien loin de s’exagérer son influence, il s’exagéra son isolement au milieu de son siècle ; il n’entendit pas les nombreux échos qui répondaient à sa voix, ou lescrut menteurs et railleurs !; il méconnu la sincérité de la plupart des disciples passionnés qui affluaient vers lui et ne goûta pas la consolation suprême, pour un cœur tel que le sien, de jouir du bien qu’il avait fait aux hommes ?, Ce fut là, sans doute, une sévère expiation des fautes qu’il avait pu commettre en ce monde.
De retour en France (1767), où le décret qui subsistait contre lui ne fut ni révoqué ni appliqué, et où le pouvoir ne songea plus à l’inquiéter, il vécut trois années en province sous un pseudonyme, puis revint ouvertement à Paris, pour se justifier en personne des imputations de ses ennemis et lutter contre ce qu’il nommait le grand complot : il apportait avec lui les pièces du procès destinées à la génération future, le manuscrit des Con-
1. A son retour d'Angleterre, Amiens lui fit une réception triomphale : les autorités municipales voulurent lui envoyer le vin de la ville. Il fut d’abord touché; puis, en réfléchissant sur cet accueil, il s’imagina qu’on s'était raillé de lui.
2. Les origines de la maladie noire de Jean-Jacques dataient de loin ; ses anciens
amis, devenus ses ennemis, citaient comme des preuves d’égoïsme, d’ingratitude, de fausseté, d’exagération mensongère, beaucoup d'incidents qui n’indiquaient que la surexcitation d’une âme jetée au delà des rapports moyens de la vie et incapable de les jugeriau point de vue commun, — Que ferait et qu'éprouverait, au milieu du monde physique où nous vivons, un être dont les sens seraient dix fois plus délicats et plus irritables que les nôtres? — Il endurerait des souffrances continuelles et insupportables; le moindre rayon lui blesserait les yeux; le moïndre contact lui ébranlerait tous les nerfs. Tel est Rousseau dans le monde moral. Si sa sensibilité eût été contenue et modérée par une autre éducation, il'eût toujours été malheureux : les êtres trop puissamment doués quant à la passion et à l’idéalité sont nécessairement malheureux ici-bas ; mais il n’eût ressenti que les grandes et inévitables douleurs, et il n’eût pas été torturé par ces misères fantastiques de toutes les heures qui finirent par rompre sans retour l'équilibre de ses facultés. — Une lettre touchante, de mars 1768, atteste qu’il avait par moments le sentiment de cette situation anormale : « Quelque altération qu’il survienne à ma tête, écrivait-il, mon cœur restera toujours le même. » Plus tard, il avoua à un ami, Corancez, qui nous à laissé la meilleure relation que nous possédions sur ses dernières années, qu’il avait quitté l'Angleterre dans un véritable accès de folie. Se croyant poursuivi, en Angleterre, par les agents du ministre Choiseul, ce fut en France qu’il vint chercher un refuge! Cette crise mentale coûta à la postérité une édition d'Émile, revue et augmentée, avec un travail sur l’éducation publique. Rousseau brûla le manuscrit dans ur transport de frayeur sans motif. — Avec les causes morales avaient concouru, pour déterminer l'hypocondrie, des souffrances physiques de la nature la plus propre à affecter le système nerveux, et des insomnies continuelles,
fessions. L'état maladif qui troublait la rectitude de son jugement sur les choses particulières, tout en lui laissant la plus admirable lucidité sur les choses générales, et la résolution de se montrer sans voile, de tout dire, pensées et paroles, actions et relations, exécutée au pied de la lettre, expliquent, excusent, sans les justifier, les quelques détails, inutiles et repoussants, qui blessent la décence et le goût, les révélations sur les faiblesses d'autrui, la complaisance avec laquelle l'imagination du pénitent ravive les souvenirs des erreurs que la conscience désavoue, enfin cet orgueil qui s’exalte, sous l'oppression du malheur et de l'injustice humaine, jusqu’à défier devant Dieu aucun de ses semblables d’oser se dire meilleur que lui‘. Il y aurait témérité à entreprendre de caractériser, quant au point de vue littéraire, l’inconcevable magie de cette création où Rousseau est à la fois et le poëte et le poëme. Personne n'avait jamais écrit, personne n’écrira peut-être jamais de pareils mémoires !
Nous retrouverons Rousseau dans. ses derniers jours. Nous avons vu ses œuvres et sa vie. Nous allons constater les effets de sa parole, au moins les effets immédiats qu’elle produisit sur ses contemporains ; car les conséquences ultérieures de cette parole dépasseraient ‘de beaucoup le cadre de notre histoire ; elles dépasseront la génération au sein de laquelle nous vivons; l’action de Rousseau sur la France et sur le monde n’est pas terminée.
1. Il faut pourtant observer qu'il dit meilleur et non plus vertueux, ce qui est bien différent. — On a trop oublié que Rousseau avait défendu de publier ses Mémoires avant le commencement du x1x® siècle, époque à laquelle il pouvait croire que tous ses contemporains auraient disparu. La famille de madame de Warens était complétement éteinte dès 1745, et les faiblesses systématiques de cette femme étrange
| avaient été, en quelque sorte, publiques à Chambéri,