LIVRE CI
LES PHILOSOPHES (sure).
ROUSSEAU ET LES PHILOSOPHES. LES ÉCONOMISTES. — Influence de Rousseau sur les écrivains. Voltaire modifié par Rousseau. Réformes réclamées par Voltaite. Voltaire et les parlements. Calas. — Résistance de la philosophie matérialiste. Propagande athée de d’Holbach.— Communisme. Morelli. — Mabli. Ses idées politiques et soeiales, — Influence de Rousseau sur les mœurs et sur les arts. Grétri. Gluck. Louis David.— Économie politique, PHYsIOCRATES. Quesnai. Gournai. TurGoOT, économiste et philosophe.
Nous avons essayé de décrire l’état de la société avant la venue des philosophes, puis le règne des philosophes avant l’ayénement de Rousseau : une troisième période s'ouvre à partir de la Julie, de l’Emile et du Contrat social. Avant d'indiquer les effets de cette éclatante apparition sur la société, sur le public, il faut en constater l'influence sur ceux-là mêmes qui étaient habitués à diriger l'opinion publique, sur les écrivains. Rousseau était tombé au milieu d'eux comme un projectile enflammé.
Les effets produits par Rousseau sur la phalange philosophique furent très-divers, très-opposés même, mais très-puissants. Les oscillations, les modifications de l’âme de Voltaire se suivent de page en page dans ses écrits. Dans le temps même où il témoigne une malveillance croissante contre la personne de l’auteur d'Emile et contre certaines de ses idées, il est entraîné invinciblement vers les principales doctrines de Rousseau ; il entre, comme malgré lui, dans des voies où il n’avait jamais porté ses pas. On dirait que c’est pour se venger de cette salutaire violence qu'il poursuit
Rousseau de son aveugle colère. Sous cette agitation passionnée, il y a pourtant un développement logique dans les changements opérés chez Voltaire. Il n’en est pas ainsi chez Diderot, le plus grand, le seul grand de la secte encyclopédique; là, les fluctuations, les contradictions, redoublent. Dans le gros du bataillon matérialiste, on ne se contredit pas : on a la logique de la médiocrité; on enchérit sur l’athéisme de la veille par esprit de réaction. Le patriarche de Fernei a toujours la suprématie nominale sur l'armée encyclopédique, mais cette armée est peu disciplinée : elle obéit quand il s’agit de tirer ou sur les religions positives ou sur la personne de Rousseau, et aussi, il faut bien le reconnaître, quand il s'agit de défendre l’humanité; mais, quand le chef veut ménager les idées de Rousseau ou maintenir son propre déisme, les lieutenants passent outre. Il ne s’agit ici que des idées religieuses où métaphysiques de Rousseau; quant à ses idées politiques, tous en subissent l'influence à un très-haut degré. Seulement, ceux-ci les restreignent, ceux-là les faussent ou les exagèrent.
L'avénement, l'invasion de Rousseau, détermine donc, dans la vie de Voltaire, une troisième phase très-féconde, très-essentielle à étudier. Dans la première phase, Voltaire avait eu pour fonds, pour point d'appui, l’optimisme de Bolingbroke. Dans la seconde, il avait perdu ce point d’appui sans en retrouver d'autre. Dans la troisième, raffermi par un secours qu’il n’avoue pas, enflammé d’une émulation qu’il se dissimule à lui-même, il s’assimile en partie les vues de son illustre et malheureux rival, et ravive en même temps et développe, avec une énergie soutenue, toutes ses aspirations propres, toutes les données qui sortent spontanément de la nature de son esprit : le vieil arbre reverdit avec une puissance de régénération admirable et porte de nouveaux fruits, qui auraient peut-être séché en germe sans le bienfaisant orage qui a passé sur son front.
Un écrit politique anonyme, les Idées républicaines, par un citoyen de Genève, est le premier écho de Rousseau chez Voltaire. Il attaque avec aigreur le Contrat social, le réfute à juste titre sur: quelques points, à tort sur d’autres, où il n’entend pas la vraie pensée de Rousseau; mais, au fond, il le subit en le complétant par ce grand