VOLTAIRE. IDÉES RÉPUBLICAINES
principe: « Dans une république digne de ce nom, la liberté de publier ses pensées est le droit naturel du citoyen. » C’est donc à Voltaire, à ce qu’il semble, que revient l'honneur d’avoir formulé nettement la liberté de la presse comme un droit fondamental. 1] combat, au nom de la liberté, les lois somptuaires recommandées par Rousseau; il blâme, comme lui, « la distinction odieuse et humiliante de nobles et de roturiers. » Il avait accepté la souveraineté du peuple, en établissant que « le gouvernement civil est la volonté de tous, exécutée par un seul ou per plusieurs en vertu des lois que tous ont portées.» Mais il restreint cette participation de tous par une singulière définition de la société. « Une société étant composée de plusieurs maisons et de plusieurs terrains qui leur sont attachés, il est contradictoire qu’un seul homme soit le maître de ces maisons et de ces terrains, el il est dans la nature que chaque maître ait sa voix pour le bien de la société. — Ceux qui n’ont ni terrain ni maison dans cette société doivent-ils y avoir leur voix? — Ils n’en ont pas plus de droit qu'un commis payé par des marchands n’en aurait à régler leur commerce; mais ils peuvent être associés. »
Voici donc la monarchie et la démocratie niées ensemble au profit de la république des propriétés foncières. La société composée de maisons et de terrains! Rousseau pensait que la société est composée d'hommes! — On peut voir là le germe de ces opinions équivoques, qui, tout en reconnaissant d’une manière abstraite la souveraineté du peuple, excluent systématiquement la plèbe des droits politiques, sans motiver cette exclusion aussi crûment que Voltaire.
Malgré cette négation du droit des non-propriétaires?, Voltaire, revenu aux sentiments qui lui avaient autrefois inspiré Brutus et la Mort de César, et qu’il avait paru oublier pour la guerre exclusive au fanatisme, émit désormais, en mainte occasion, des maximes républicaines. Il avait dit, dans les Idées d’un citoyen de
1. Nous disons systématiquement; car on peut admettre le principe du vote universel, sans le croire immédiatement applicable à tout peuple dans tout état de société.
2. Non-seulement.des prolétaires, mais des capitalistes et industriels qui ne seraient pas propriétaires fonciers,
Genève, que « le plus tolérable des gouvernements est le républicain, parce que c’est celui qui rapproche le plus les hommes de l'égalité naturelle. » Il revient là-dessus, dans l’article DÉMOCRATIE de ce Dictionnaire philosophique, par lequel il prétendait suppléer aux réticences de l'Encyclopédie et donner franchement le dernier mot sur toutes sortes de matières. « Le peuple, » dit-il, comme Rousseau, « ne veut jamais et ne peut vouloir que la liberté et l'égalité. » Il oppose les crimes des monarchies à ceux bien plus rares des républiques. L'article Politique, du même Dictionnaire, contient une allégorie très-vive et très-leste sur la fin des monarchies, sur les manœuvres trop maltraités qui finissent par chasser le maître. « Tout ce que je vois, dit-il dans une lettre du 2 avril 1764, jette les semences d’une révolution qui arrivera immanquablement, et dont je n’aurai pas le plaisir d’être témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais enfin ils arrivent. La lumière s’est tellement répandue de proche en proche, qu’on éclatera à la première occasion, et, alors, ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien heureux; ils verront de belles choses. »
Ces belles choses dont Voltaire parlait d’une façon si dégagée lui eussent inspiré autant d’épouvante que d’admiration, s’il lui eût été donné d’en être le spectateur. Ce n’était pas sur ce ton que Rousseau avait annoncé les immenses commotions qui s’apprétaient.
Voltaire ne se pique pas toujours d’être conséquent avec luimème; à côté du républicain, du révolutionnaire, le grand propriétaire, le seigneur de paroisse, se fait jour parfois tout à coup par une boutade quasi féodale. « La prétendue égalité des hommes est une chimère pernicieuse.— S'il n’y avait pas trente manœuvres pour un maître, la terre ne serait pas cultivée. — J'ai établi des écoles sur mes terres, mais je les crains. » (Art. Fertilisation.)
Ces fantaisies seigneuriales l’arrêtent peu : en dépit de ses légèretés et de ses contradictions, il avance toujours; son ardeur et son activité semblent croître avec les ans. Rousseau avait surtout posé des principes et fait appel à des sentiments généraux : Voltaire, après avoir fait si longtemps, de son côté, de la critique générale, se met à réclamer incessamment des réformes positives, déterminées, partielles, mais émanant toutes d’un même esprit