VOLTAIRE ET BECCARIA
et allant à un même but, le progrès de l'humanité dans les lois et l'émancipation de la société laïque.
Un jeune Milanais, le marquis Beccaria, venait de publier, avec un grand retentissement, le Traité des délits et des peines, reflet de cette pensée française qui envahissait rapidement l’Europe ‘. Voltaire accucille à bras ouverts et commente cette œuvre, qui résume, sinon avec profondeur, du moins avec la chaleur la plus vraie et la candeur la plus sympathique, toutes les aspirations de la philanthropie moderne vers une législation plus humaine et plus juste (1766). L'expérience du vieillard ne suit pas le jeune homme dans tous ses élans; Voltaire ne croit pas, comme Beccaria, la peine de mort absolument illégitime ?, mais il invite le législateur à en rendre l’application la plus rare possible et à employer, en général, les criminels aux travaux publics. Point d’exécuiion capitale qu’après révision du procès dans le conseil du prince : cela existe en Angleterre et en Allemagne; cela existait jadis en France. Plus de question, surtout de question préalable : l'Angleterre l’a depuis longtemps abolie; d’autres états suivent son exemple avec succès*. Point de peine de mort pour vol domestique; plus de confiscation des biens des condamnés (elle n'existait pas dans la plupart des pays de droit romain, ni dans le Bourbonnais, le Berri, le Maine, le Poitou, la Bretagne). Voltaire attaque toute la partie de la pénalité dictée par le fanatisme, les peines contre les hérétiques, les supplices atroces contre les sacriléges, la révoltante exécution du cadavre des suicides; il glisse en passant une note sur un abus étranger à la pénalité, mais plus odieux encore à l'humanité, sur l’infâme mutilation des soprani pour l'usage de la chapelle du pape. Il compare notre procédure secrète, imitée de l’inquisition sous François I‘, à la procédure publique des Romains, réclame contre le dur trai-
1. Le livre de Beccaria fut traduit et remanié par l'abbé Morellet, économiste et philosophe déiste, qui venait de publier, en 1762, le Manuel des Inquisileurs, tirant ainsi le monstre de l'Inquisition hors de son antre pour l’exposer à l'horreur uni verselle.
2, Il est à remarquer que cette opinion de Beccaria, qui a eu tant d'échos depuis, na été professée par aucun des grands génies du xvirie siècle.
3. La Russie, V’Autriche, la Prusse, la Hesse. En Russie, la réforme n’était pas
bien sérieuse, le knout se prétant facilement à remplacer les intruments classiques de la torture,
tement infligé aux accusés et contre l'injustice. d'accorder des avocats aux prévenus de simples délits.et de les refuser aux prévenus de crimes : il montre que l'Ordonnance criminelle de 1670, qui a beaucoup aggravé celle de 1539 et qui est la seule loi uniforme pour tout le royaume, semble, à bien des égards, avoir pour but la perte des accusés, et non la découverte de la vérité. Il s’indigne que l'accusé reconnu innocent ne soit point indemnisé de sa captivité ni de ses souffrances. (Après soixante ans de révolutions, il aurait à s’indigner encore!) Il flétrit la vénalité des charges de judicature, qui n’existe qu’en France. Il appelle de ses vœux l’uniformité de jurisprudence, puis celle de législation ‘.
Ailleurs, il préconise le jury anglais, le jugement du citoyen par ses pairs : il avait, dès 1742, vanté l'institution des juges de paix, établie en Hollande.
Quant à cet autre grand objet, l’affranchissement de la société civile, il y revient sans cesse dans le Dictionnaire philosophique et partout. Il avance que c’est à l’état à entretenir les ministres des autels, sauf à disposer du superflu des biens ecclésiastiques, s’il y en a ?, et qu’on ne doit pas souffrir d'ordres religieux ayant des supérieurs étrangers. Il demande que l'autorité séculière ne se mêle plus de faire observer, par force, l’abstinence du carème et le repos des jours de fêtes. Le mariage, quant à ses effets civils et en tant que contrat, les testaments, les inhumations, doivent rentrer dans le pur droit civil. La séparation de. corps entre époux, sans faculté de se remarier, est contraire à la morale et au bon ordre.
Il provoque également des réformes en toutes sortes d’autres matières: dans des questions d’édilité, d'hygiène publique,
1. Pour apprécier ce qu’on doit à Voltaire et à ses auxiliaires dévoués, il faut se rappeler où en étaient encore, quelques années auparavant, les hommes les plus éminents parnn les légistes; par exemple, d'Aguesseau admettant l’utilité de la question et faisant renouveler ces barbares ordonnances du xvie siècle, qui condamnaient à mort les coupables de rapt de séduction, sans distinction de sexe, c’est-à-dire qui menaçaient du supplice une fille qui se serait fait épouser par un mineur malgré ses parents (décembre 1730). — Anc. Lois françaises, t. XXII, p. 338.
2. Pour juger ce système, il faut le comparer, non pas à la théorie qui rejette l’entretien des cultes sur la libre contribution des particuliers, mais à l’état de choses où
le clergé catholique possédait une très-grande partie du sol français et 90 millions de dîmes sur le reste,