VOLTAIRE. RÉFORMES
comme le retour à l’usage des anciens sur la translation des cimetières hors des villes; dans les questions d'éducation , comme l'introduction des études historiques et mathématiques au sein des colléges.
Il suffit de résumer les propositions de Voltaire pour en signaler l'importance : la plupart de ses desiderata sont devenus les lois de la France nouvelle; quelques-unes des améliorations qu’il appelle sont encore à établir ou à rétablir. Sur le terrain des réformes civiles, il marche du pas le plus ferme et le plus assuré : rien n’égale la justesse de son coup d'œil. |
La question religieuse n’est pas si simple ni si facile à juger. Là, deux tendances inverses se manifestent chez Voltaire : d’une part, il se raffermit dans le déisme et se rapproche des croyances nécessaires qu’il avait repoussées; de l’autre part, comme pour se faire pardonner sa religion naturelle par les matérialistes, il redouble d’acharnement contre les religions positives et contre la Bible. Il ne se contente pas de seconder la guerre de Rousseau contre la religion romaine, religion, dit-il, qui, « se choisissant un chef hors de l’état, est nécessairement dans une guerre publique ou secrète avec l’état; maladie qu’il faut guérir par degrés en abolissant les taxes honteuses qu’on paie à l’évêque de Rome, en diminuant le nombre des couvents, en supprimant, avec le temps, les confréries, les pénitents, les fausses reliques ‘. » Le fameux mot d'ordre : Écrasons l'infâme! ne menace plus seulement le fanatisme et la superstition, mais enveloppe le christianisme tout entier, que Voltaire confond avec les sectes chrétiennes; il ne distingue même plus la morale du dogme; il foule aux pieds les sentiments les plus respectables; il flétrit les traditions les plus touchantes et les plus saintes avec une licence qui ne rappelle que trop l’auteur de la Pucelle.
L’excuse de tels excès, si quelque chose en peut atténuer le blâme, est dans les crimes par lesquels le fanatisme humilié s’efforce de venger sa défaite et de ressaisir l'empire. De 1762 à
1. Idées de Lamothe-le-Vayer:— Parmi les défenseurs de la Bible et de la tradition, l'on ne peut guère citer que l’abbé Guénée, homme d'esprit, qui met du goût dans l’érudition et de l’urbanité dans la polémique. Ses Lettres de quelques Juifs, etc., sont à peu près le seul livre de talent qu’on ait écrit contre Voltaire.
1766, le vicil esprit routinier et impitoyable des cours de justice jette le défi à l'esprit du siècle, par une série d’atrocités judiciaires bien propres à lancer hors de toute mesure un homme de passion et d'entraînement tel que Voltaire. Des minorités bigotes et furieuses s'imposent dans les parlements à des majorités flottantes ou sceptiques, et les obligent, comme compensation de la guerre à mort que la magistrature fait en ce moment aux jésuites, à fouiller dans l’arsenal des vieilles lois, plein d’instruments d’extermination, « pour venger la religion des hérétiques et des impies. » Le 19 février 1762, le pasteur protestant Rochette est pendu, par sentence du parlement de Toulouse, pour avoir exercé en Languedoc le ministère évangélique. Trois jeunes gentilshommes protestants, les frères Grenier, sont décapités en même temps, sous prétexte de rébellion, pour avoir pris les armes dans un moment où ils craignaient d’être égorgés par des catholiques ameutés au son du tocsin à l’occasion de l’arrestation de Rochette. Le 9 mars 1762, un autre réformé toulousain, le négociant Calas, expire sur la roue : le parlement de Toulouse l'avait condamné comme assassin de son propre fils, qui, selon toute apparence, s'était donné la mort à lui-même. Suivant une fable empruntée par le parlement à la crédulité grossière des confréries de pénitents, Calas avait tué son fils pour l’empêcher de se faire catholique ! La veuve et les enfants de la victime, après avoir passé euxmêmes par les horreurs de la question , se réfugient à Genève et vont implorer la pitié de Voltaire. On sait le reste. L'histoire ne peut avoir trop d’éloges pour la magnanimité avec laquelle ce vieillard, déjà en butte aux clergés de toute l’Europe, osa entrer en lutte ouverte avec cette magistrature si redoutée et la fit reculer devant lui. Il sut employer toutes les armes, même celle de la modération, pour persuader, pour entraîner le public, le barreau, la cour enfin : il obtint, après exécution ! l'application de ce principe de révision qu’il réclamait théoriquement entre la condamnation et l'exécution. Un tribunal extraordinaire de cinquante maîtres des requêtes cassa l’arrêt du parlement de Toulouse, réhabilita la mémoire de Calas et ordonna que sa famille fût indemnisée (9 mars 1765). Jamais la justice et la vérité n’avaient remporté une plus belle et plus difficile victoire.