‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 60 sur 346 · CALAS ET LA BARRE · texte numérisé non relu

CALAS ET LA BARRE

L'année même du supplice de Calas, les mêmes abominations avaient failli se renouveler dans le même lieu. Une jeune fille protestante avait été enlevée à ses parents, d’après les ordonnances toujours en vigueur, et enfermée dans un couvent pour la forcer à changer de religion, pour l’instruire, comme on disait. Elle s’échappa et, dans sa fuite, elle périt par accident. Le père, appelé Sirven, fut accusé du même crime que Calas : il s’enfuit, avec sa femme et son autre fille, à travers les neiges des Cévennes. La femme y mourut de misère et de douleur; le père et la fille rejoignirent la famille Calas à Genève. Ils y trouvèrent la même protection, tandis qu’on les condamnait par contumace à Toulouse; mais leur affaire ne fut pas si promptement vidée et, avant que leur innocence eût été judiciairement reconnue, les parlements s’écroulèrent.

Ils avaient eu le temps, auparavant, de se souiller de nouvelles cruautés. En 1766, un crucifix placé sur un pont d’Abbeville ayant été mutilé pendant la nuit, l’évêque d'Amiens cria vengeance. Deux jeunes officiers de dix-huit ans, La Barre et d’Étallonde, furent accusés de ce sacrilége. D'Étallonde s’enfuit; La Barre fut condamné par le présidial d’Abbeville, sur de vagues présomptions, à être brûlé vif, après avoir eu la langue et la main droite coupées! Appel fut porté au parlement de Paris. Le parlement confirma la sentence, en accordant au condamné la faveur d’être décapité! Cette fois, Voltaire échoua. La tête de La Barre tomba le 1% juillet 1766. Les tribunaux semblaient frappés de vertige, lors même que les passions ou les intérêts religieux n'étaient pas en jeu : Voltaire, comme nous l'avons dit ailleurs, ne réussit pas mieux à leur arracher une victime plus éminente, le comte de Lally; mais il prépara la réhabilitation de ce malheureux général, et sauva la vie ou l'honneur à plusieurs autres accusés prêts à succomber sous d’injustes préventions ; il semblait aspirer à se faire le réparateur de toutes ces erreurs et de toutes ces iniquités judiciaires qui prouvaient si bien Ta nécessité des réformes qu’il invoquait.

Il pratiquait ainsi l'Évangile en fait, pendant qu’il l’attaquait de nom.

En même temps, son déisme prenait un caractère de plus en

plus précis et providentiel. Il se déclare très-énergiquement en faveur des causes finales et contre le naturalisme. « Je ne vois dans la nature, comme dans les arts, que des causes finales. — Il n’y a point de nature : il n’y a que de l'art. » Il veut dire que Dieu est le grand artiste, et le monde une œuvre d'art (Dict. phil., art. Dieu ; —NarurE). Il oppose Spinoza lui-même au naturalisme matérialiste : c’est le commencement de la justice pour ce grand homme méconnu même de Rousseau. En approchant du seuil de l’autre vie, il incline enfin à l’immortalité de l’âme. Il admet la possibilité en nous « de cette monade indestructible qui sent et qui pense, » si souvent en butte à ses railleries. « Espérons que notre monade, qui raisonne sur le grand Être éternel, pourra être heureuse par ce grand Être même !. » Il avoue que, partout où il y a une société établie, une religion (il ne dit pas une religion d'État) est nécessaire, pourvu que le culte soit simple, et le sacerdoce sans superstition : « Les lois veillent sur les crimes connus, et la religion sur les crimes secrets. » Les romans, la poésie, qu’il a tant de fois employés à la critique dissolvante, deviennent des armes en faveur de sa foi à la Providence ?. Son langage s'élève, comme sa pensée, dans les mâles et fières épîtres enfantées par la verve inépuisable de ses vieux ans.

J’ose agir sans rien craindre, ainsi que j'ose écrire!

Le vengeur de Calas pouvait se rendre ce-noble témoignage,

Un jour tout sera bien, voilà notre espérance! Tout est bien aujourd’hui, voilà l'illusion. C’est ainsi qu’il corrige, dans les éditions nouvelles, la conclusion désolée du Désastre de Lisbonne.

Son dernier mot est un acte le foi pour la religion du progrès :

Que tout soit mal ou bien, faisons que tout soit mieux !

C'était contre ses alliés accoutumés que tous ces traits étaient

1. Dès 1758, au lendemain de Candide, il avait vu clair sur la question de l’optimisme. « C’est l'éternité à venir qui fait l’optimisme, et non le moment présent, » écrivait-il à un pasteur de Genève, résumant ce que lui avait écrit Rousseau. Mais, cette élernilé à venir, il n’en avait guère encore le sentiment à cette époque.

2. V.l'Hist, de Jenny; l'Épitre à l'auteur des Trois Imposteurs ; l'Épitre à Boileau.

(1762-15 74] VOLTAIRE CONTRE LES ATHÉES. 143 dirigés; c'était contre leur athéisme qu'il protestait en gravant sur le fronton de l’église de Ferneï l'inscription fameuse : Deo erexit Voltaire, où l’on a voulu voir à tort la révélation d’un téméraire orgueil!.

Il hésita longtemps avant de faire une guerre directe À leurs ouvrages : le pacte contre l’ennemi commun le retenait. Euxmêmes, d’ailleurs, malgré la colère fanatique qu'avait soulevée parmi eux l'attaque de Rousseau, ne se hasardèrent que peu à peu à enseigner dogmatiquement dans leurs livres les maximes professées depuis bien des années dans leurs salons. Il fallut qu’ils sentissent le vieux monde de plus en plus ébranlé et qu’ils crussent la puissance de leur secte singulièrement agrandie. 11 fallut surtout qu’ils eussent un centre d’action très-fortement constitué. Pour créer ce centre, d’Alembert était trop prudent et trop sceptique ; Diderot, trop mobile, trop clairvoyant aussi, n'avait pas une foi assez ferme dans le néant et apercevait parfois l’impossibiliié d’une société athée. Un homme d’une moindre portée, mais qui joignait à une persévérance passionnée les conditions de fortune et de position nécessaires pour agir sur une grande échelle, s’empara de ce rôle : ce fut le baron d’Holbach, Allemand établi en France, très-instruit dans les sciences naturelles, à l’avancement desquelles il eüt pu contribuer par des vues originales, mais qui ne fit de sa physique que le support d’une mauvaise métaphysique. D’Holbach réunit autour de lui et met à l'œuvre des hommes de savoir et de talents inégaux, maïs associés par une mêmesoif de destruction et par une même sincérité dans leur fanatisme négatif. Il s'empare de Diderot, non pas exclusivement, mais du moinsautant que l’on peut saisir ce protée que personne n’enchaîna jamais. Le fougueux directeur de l’Encyclopédie écrit à la fois, pour lui-même et pour ses amis, des livres déistes et des livres athées : les Additions aux Pensées philosophiques, le Traité de la suffisance de la Religion naturelle (1770), d'au-

1. Il est regrettable que ce souvenir soit gâté par les scènes, les unes puériles, les autres condamnables, qui se passèrent à Fernei , lorsque Voltaire s’'amusa à se faire affilier au tiers-ordre de Saint-François, prétendit recevoir la communion des mains de son curé, en bon seigneur de paroisse, malgré l'opposition de son évêque, et gouscrivit à cet effet une profession de foi catholique, pour se mettre à couvert du côté des tribunaux français. Rousseau ne jouait pas avec ces choses!

14h LES PHILOSOPHES. (1770

tres productions de Diderot encore, pourraient être avouées par Voltaire, sinon par Rousseau même; l'Histoire philosophique des deux Indes, de l'abbé Rainal (1770), qui doit à Diderot ses pages les plus vivement colorées ‘, est encore une œuvre de déisme; mais, pendant ce temps, Diderot esquisse pour son compte de cyniques fantaisies, et prodigue sa verve aux élucubrations matérialistes de d'Holbach, de sonlieutenant Naigeon, d’Helvétius, comme à cette correspondance par laquelle Grimm amuse sept ou huit princes étrangers du mouvant spectacle qu'offre la France philosophique et littéraire; inépuisable, infatigable, il écrit presque tout ce qui à une certaine supériorité dans les livres de ses amis; homme étrange, qu’on ne saurait accuser de mauvaise foi, mais qui a le don périlleux de se passionner en artiste pour des idées contradictoires, selon qu’elles se succèdent à la surface de son esprit.

Une foule de livres agressifs sortent de ia secrète officine de d'Holbach, pour aller recevoir la lumière en Hollande et revenir se faire brûler en France, où le bûcher n’est plus qu’un moyen de propagation ?. On les fait passer pour les œuvres posthumes de divers savants ou académiciens qui n’avaient osé, disait-on, révéler leur pensée de leur vivant : les principaux sont mis sur le compte de l’érudit le plus profond du siècle, de Nicolas Fréret, mort en 1749. Les premiers de ces ouvrages étant surtout dirigés contre les dogmes révélés, Voltaire les approuve, malgré des tendances suspectes : un théologien savant et laborieux, mais lourd, et qui défend, avec les dogmes du christianisme, les vieilles maximes de l'intolérance, l'abbé Bergier, répond à un de ces livres, l’Examen critique des apologistes du christianisme, par la Certitude des preuves du christianisme, à quoi un nouveau champion réplique par la Certitude des preuves du mahométisme : celui-ci, Allemand francisé comme d’Holbach et Grimm, est ce Clootz, depuis célèbre dans la Révolution sous le nom d’Anacharsis,

1. Le vaste ouvrage de Raïnal, trop vanté autrefois, trop dédaigné aujourd’hui, est diffus, déclamatoire, parfois inconséquent, mais plein de faits et animé d’une passion sincére,

2. On en brûla vingt-cinq ou trente en 1770. V. le curieux rapport de M. Walcke naër à l'Académie des Inscriptions sur Fréret.

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