‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 6 sur 346 · HELVÉTIUS · texte numérisé non relu

HELVÉTIUS

la vraie mesure de nos jugements et le principe de nos actions. La probité est l'habitude des actions utiles à la société. La vertu est ce qui est conforme, le vice, ce qui est contraire à l'intérêt public ; les actions sont indifférentes en elles-mêmes, c’est-à-dire qu’il n’y à ni vice ni vertu par rapport à nous-mêmes, à notre intérieur, ni vice ni vertu en soi. Ces sortes de vertus relatives à nous-mêmes sont des vertus de préjugé (la pudeur, par exemple). Ce qui est vice au point de vue religieux n'importe pas au bien public. Il faut plaindre le vicieux d’avoir ces goûts et ces passions qui le forcent de chercher son bonheur dans l’infortune d’autrui; car, enfin, on obéit toujours à son intérêt : l'univers moral est soumis aux lois de l’intérêt, comme l’univers physique aux lois du mouvement. Il est aussi impossible d’aimer le bien pour le bien que d’aimer le mal pour le mal.

L'homme humain est celui pour qui la vue du malheur d’autrui est une vue insupportable , et qui, pour s’arracher à ce spectacle, est, pour ainsi dire, forcé de secourir le malheureux. L'homme inhumain est celui pour qui le spectacle de la misère d'autrui est un spectacle agréable. La plus haute vertu, comme le vice le plus honteux, est en nous l’effet du plaisir plus ou moins vif que nous trouvons à nous y livrer. — La nature n’est rien que l'habitude. — Les deux mobiles presque uniques des sociétés sont la faim chez les sauvages, l’amour (physique) chez les civilisés. — Une multitude de peuples vivent ou ont vécu en société sans idée de Dieu.

Comment donc parvenir à perfectionner la société? — En apprenani aux individus à trouver leur avantage dans le bonheur public. L'éducation est tout. L’esprit étant une table rase chez l'homme naissant, les intelligences sont naturellement égales. La différence d'éducation fait seule leur inégalité. Le hasard seul développe le génie chez certains hommes.

On voit par quel enchaînement d'idées Helvétius arrive, dans l’ordre moral, à se passer de Dieu; dans l’ordre politique, à induire implicitement une égalité qui n’est pas l'égalité des droits {il n’y a plus ici ni droits ni devoirs), mais une prétendue iden-

1. Il connaît aussi bien l’histoire que la nature humaine; c'est tout dire!

i% LES PHILOSOPHES. 11758)

tité de fait entre les hommes. Il arrive à une démocratie matérialiste par le même chemin qui a mené Hobbes, plus logique et plus profond, à un despotisme athée. Hobbes avait bien vu que le pouvoir absolu était seul capable de maintenir un ordre matériel quelconque dans une société sans idéal et sans droit : il faut le lion pour commander aux loups.

Il importe de signaler ici le premier germe de la fausse démocratie qui devait être, pour un temps que nous ne pouvons mesurer encore, l'obstacle capital à l'institution de la cité nouvelle. Des génies fort supérieurs à Helvétius devaient s’égarer avec lui dans cette voie. Nous reviendrons là-dessus. Quant à sa théorie de l’égoisme ou de l'intérêt, contentons-nous de quelques mots en passant. Il est bien sûr que l’homme ne peut partir que de soi, et qu’il y a toujours dans ses sentiments un rapport quelconque à lui-même ; il serait puéril de discuter sur ce point; mais, si l’on appelle égoïsme ou intérêt tout sentiment qui nous intéresse d’une manière quelconque, on fait violence à la langue; si l’on prétend que tout sentiment qui nous intéresse n’a que nous-mêmes pour but, on fait violence au sens commun. L’égoïsme, dans la langue de tout le monde, c’est ce qui nous renferme en nous-mêmes, ce qui ne considère autrui que comme la matière de nos jouissances ; tout ce qui nous fait aimer hors de nous, tout ce qui nous porte vers autrui ou vers les idées générales, qui se résument toutes médiatement ou immédiatement en Dieu, toute affection dirigée vers les autres créatures ou vers le Créateur, tout amour individuel, collectif ou divin, est le contraire de l’égoïsme, et nier la réalité de ces affections, nier, par exemple, qu’on aime le bien pour le bien, c’est ignorer profondément la nature humaine et la nature de l’être en général.

Le caractère distinctif d'Helvétius est cette audace de logique vulgaire qui décèle non point l’étendne , mais, au contraire, les bornes d’un esprit court et faux : les rapports complexes et mystérieux des choses lui échappent; il nie ce qu’il ne voit pas et

n'est jamais retenu par le sens commun, qu’il prend pour un préjugé !.

1. Voir une bonne analyse d'Helvétius dans le Cours d'histoire de la Philosophie moderne, de M. Cousin, Ie série, t. III, leçons 1v, v.

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