HELVÉTIUS
Ce livre médiocre eut un effet qui dépassa de beaucoup sa valeur propre : faut-il dire que la société contemporaine, qui avait posé devant l’auteur, feconnut son image? « C’est un nomme qui a dit le secret de tout le monde ! » Ce mot terrible d’une femme d'esprit ‘, qui condamnait toute une génération, n'était vrai qu'avec de grandes restrictions. Une furieuse tempête éclata dans les régions officielles : ce livre avait paru, sous le nom de l’auteur, avec privilége du roi, un censeur complaisant l’ayani approuvé sans vouloir le comprendre. La Sorbonne et l’archevêque de Paris fulminèrent; la cour dépouilla Helvétius d’une charge honorifique qu’il avait chez la reine; le parlement allait décréter contre lui; il se rétracta dans les termes les plus explicites et, l'on en doit convenir, les moins dignes. Sa doctrine n’était pas de celles qui font les martyrs. Personne ne prit au sérieux cette rétractation, et ce n’était pas là ce qui pouvait arrêter le mouvement d'idées auquel Helvétius avait servi d’organe. Trop de gens étaient heureux, sans en vouloir convenir, qu’on leur eût donné la théorie de leur pratique.
Jusqu'où cette théorie pouvait-elle conduire? Helvétius, s’il l’eût bien compris, eût été plus épouvanté encore que Condiliac ne dut l’être de voir ce qu'Helvétius avait fait du système de la sensation. Tous les vices et tous les crimes étaient implicitement justifiés. Helvétius, qui est bon par nature, fait et conseille le bien , parce qu’il trouve plaisir à le faire : tel monstre de démence, qui aura détruit en lui-même les sympathies de l'instincr, n’aura qu’à appliquer le même principe en sens inverse, pour en faire sortir l’idéal du crime dans tel livre qui semble écrit par Tibère à Caprée, et pour anéantir, après la vertu, la nature ellemême; la nature, en effet, n’est qu’un mot comme le reste, selon le livre de l'Esprit.
Il suffit d'indiquer ces extrémités d’une logique monstrueuse; il n’est pas besoin d’insister sur de sinistres exceptions. Le mal qui frappe en grand cette société de mœurs douces et molles, n’est pas l’énergie du crime, la surexcitation des sens tournée au délire orgiaque et sanglant, comme sous l’ère des Césars, mais la