MORELLI. COMMUNISME
style, dénonçait la propriété, non plus comme liée à la société qui a remplacé l'indépendance sauvage, mais comme ayant renversé la vraie société, la conununauté, loi providentielle de la sociabilité humaine. Le véritable auteur, demeuré fort obscur, se nommait Morelli. C'était un rêveur solitaire, fort en dehors de tout sens pratique, comme l’attestent les naïvetés de son livre; mais la portée de ce livre en dépasse de beaucoup la valeur intrinsèque, quoique tout n’y soit pas méprisable. C'est là le point de départ du babouvisme, du communisme moderne et de tous les systèmes fondés exclusivement sur le principe de la fraternité. La théorie communiste, héritière des franciscains du moyen âge et des philosophes utopistes du xvr siècle, ne procède pas du matérialisme, quoiqu’elle puisse devenir un effrayant fléau en s’y combinant. Morelli est religieux : il professe la perfectibilité providentielle du monde physique et moral; il pose comme principe de tout développement moral le sentiment de notre insuffisance individuelle, du besoin que nous avons d’autrui, par conséquent de la bienfaisance, et montre l’idée de la bienfaisance, de la bonté, élevée au degré suprême, éveillant en nous la notion de la Divinité, plutôt et plus sûrement que le spectacle même de l'univers. Il fait un grand éloge du christianisme primitif et voit fort bien que la tendance à la communauté y a existé, mais moins bien pourquoi elle a cessé d’y être. La tendance à l’unité et à l'égalité sociale absolues est une inévitable réaction de lesprit humain dans la décadence des civilisations, où une extrême inégalité est associée à une extrême corruption ; mais cette tendance se tempère et s’équilibre avec d’autres forces quand la société se rassoit. Les chrétiens fussent sortis du régime de la communauté, quand même l’Église n’eût pas dévié de l'esprit évangélique, comme le lui reproche Morelli.
C’est que la liberté, la libre disposition de soi-même, le plus indomptable de tous les besoins de l’homme et le grand mobile de tout progrès, de toute activité, est incompatible: avec cette réglementation universelle où aboutit nécessairement le communisme, et qui est déjà complétement formulée dans le Code de Morelli. Là se trouve déjà, presque dans les mêmes termes, le fameux axiome de chacun selon ses facultés; à chacun selon ses
besoins, idéal vers lequel il est très-juste de tendre, mais dont on ne saurait faire une loi positive, une loi exécutoire, sans anéantir toute personnalité sous le despotisme du magistrat. Là aussi se rencontre cette doctrine : que tout mal vient des institutions de la société actuelle ; que tout mal disparaîtrait si les institutions sociales étaient réformées ; doctrine qui supprime la responsabilité individuelle et qui diffère totalement de celle de Rousseau : l'auteur d'Émile voulait réformer l'homme pour réformer la société. Là encore on s'efforce de combiner l'abolition de toute propriété avec le maintien du progrès social dans les sciences, dans les arts, dans les plaisirs et les commodités de la vie, et aussi avec le maintien de la famille; Morelli fait même régir la société à tous les degrés par les pères de famille, et s’il admet le divorce, ce n’est pas sans des restrictions sévères.
La transition est naturelle de Morelli à un philosophe intermédiaire entre lui et Rousseau, et qui, presque aussi dépourvu de talent littéraire que l’auteur du Code de la Nature, s’est élevé à une grande renommée par la seule force de la pensée et surtout du caractère. L'abbé de Mabli', émule et non disciple de Rousseau, marchant parallèlement au citoyen de Genève, le seconde contre le matérialisme et la monarchie, le complète sur certains points, l’exagère, le restreint ou le fausse sur d’autres. Il avait débuté, dès 1740, par un livre où il vantait l'éclat de La civilisation moderne et relevait la société de son temps au-dessus des anciens. Ses idées se transformèrent librement, consciencieusement : il publia deux ouvrages sur le droit pubiic de l’Europe ; il prétendait fonder la politique internationale sur la morale et la justice; aussi, pour être conséquent, avait-il quitté la diplomatie active, dans laquelle il avait eu des chances de fortune (1748-1757). Ses Observations sur les Grecs et sur les Romains (1749-1751) professent, sur la simplicité, la pauvreté, les mœurs rigides, des maximes qui ont été celles de l’abbé de Saint-Pierre et qui deviennent celles de Rousseau. On y remarque cet axiome : « L'égalité est le seul principe solide de la liberté. » En 1758, il écrit un traité des Droits et des devoirs, si vigoureux, si original,