Frère de Condillac, né en
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si prophétique, que, publié après la mort de l’auteur, en pleine révolution (1789), il aura l’air d’un livre de circonstance!
Les principes politiques sont ceux de Rousseau : Mabli est même plus absolu contre toute magistrature héréditaire, ou même viagère; mais le haut intérêt du livre est dans les applications. Mabli affirme que le citoyen a droit, dans tout État, d’aspirer au gouvernement le plus propre à faire le bonheur public et qu’il est de son devoir de travailler à l’établir. E part de là pour rédiger un véritable manuel à l'usage des révolutions. On doit passer par degrés de la monarchie à la république. Le premier des moyens est de s’éclairer. Toutes les agitations profitent à la liberté, si la nation est éclairée, ou au despotisme, si elle est ignorante et abrutie. Il ne faut pas faire comme ces gens qui s’effraient du moindre mouvement dans le corps politique et n'aspirent qu’à un repos qui est la mort morale de ce corps. La guerre civile même est préférable au despotisme. Les Anglais doivent passer de la monarchie mixte à la république. Ils l'ont manquée pour avoir été trop vite sous Cromwell : ils ont trop fait en 1640, pas assez en 1688. Les Français doivent commencer par rétablir leurs anciens États-Généraux. Point de réformes partielles, qui ne porteraient pas sur le principe du mal, sur le despotisme royal, et qui supprimeraient ces forces secondaires, ces corporations, ces priviléges, mauvais en eux-mêmes, mais utiles temporairement pour maintenir quelques points de résistance contre le despotisme.
Il ne voit pas que ces priviléges servent d’arcs-boutants à la royauté, tout en lui résistant, et que le despotisme, une fois isolé, croulera plus facilement; mais il redevient bientôt d’une étonnante clairvoyance. Après avoir excité le parlement et tous les corps et ordres à défendre ce qui leur reste et à tâcher de recouvrer ce qu'ils ont perdu, non dans leur intérêt, mais comme exemple au peuple, il dit que le parlement peut être le grand instrument. Le parlement aurait dû (en 1756) « avouer qu'il avait outre-passé ses pouvoirs en consentant à de nouveaux impôts et établir le principe que la nation seule a droit de s'imposer, tracer un tableau historique des usurpations des rois et, en conséquence, demander la tenue des États-Généraux.…
Vous auriez vu l'effet prodigieux qu’auraient fait sur le public de pareilles remontrances. Vos plus petits bourgeois se seraient subitement regardés comme des citoyens : le parlement se serait vu secondé par tous les ordres de l’État; un cri général d’apprebation aurait consterné la cour. Les occasions reviendront. »
Ce ne sont pas là des conjectures. C’est de l’histoire écrite d'avance !
Mabli est convaincu que le parlement en viendra à demander les États-Généraux, tout jaloux qu’il en soit. Sa seconde vue l’abandonne en ceci, qu’il ne prévoit pas, à trente ans de distance, la force et l’audace avec lesquelles le Tiers abolira les ordres privilégiés et, à plus forte raison, le parlement lui-même. Il croit que le parlement mènera les États en se plaçant à la tête du Tiers. Il trace un plan de réforme progressive où l’on réduirait la royauté à peu près au rôle que doit lui assigner la Constitution de 1791, où on lui ôterait même la nomination à la plupart des fonctions, mais où les privilégiés conserveraient d’abord leur rang comme individus, sinon comme ordres séparés, dans les États-Généraux périodiques. « Il faut, dit-il, retremper, refaire par degrés un peuple amolli et corrompu. »
Mabli fait ensuite une nouvelle excursion dans l'antiquité par les Entretiens de Phocion (1763), livre qui offre un contraste assez bizarre avec le Traité des droits, et qui est tout du passé comme l’autre est de l'avenir !, sauf sur la question de l'harmonie à établir entre le patriotisme et l’humanité. Mabli est ici en avant de Rousseau, quoiqu'il n’ait pas encore sur les nationalités ces idées précises que personne n’a eues au xvie siècle et qui ne se sont trempées que dans le feu des batailles.
Il revient bientôt à sa grande pensée, provoquer le rétablissement des assemblées nationales, et veut donner l’histoire pour appui à la théorie démocratique. De là les Observations sur l'histoire de France, ouvrage où une interprétation nouvelle remplace les données de Boulainvilliers, de Dubos, de Montesquieu, en prenant à chacun des systèmes antérieurs ce qu'il a de favorable
1. Il y professe le culte exclusif, absolu, des anciens, et témoigne un mépris tout Dont antique pour les artisans et les mercenaires; il veut, comme Voltaire, qu’on n’appelle aux droits politiques que les possesseurs.
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aux institutions libres ‘. Mabli ne sait pas remonter à nos origines véritables, au monde celtique, comme on le fera, pendant la Révolution, avec plus d’instinct que de science : il est induit à bien des illusions par le parti pris de retrouver l’unité nationale et les assemblées générales du peuple dans des âges où la nationalité n'existait pas, où il y avait des Franks et des Gallo-Romains, mais où il n’y avait pas de Français. Il ne voit pas que le peuple, proprement dit, ne s’est formé que par le mouvement social du xI° au xu° siècle, et qu’il n’y a point eu de vraies assemblées nationales françaises avant le xiv* siècle. La génération contemporaine n’y regarde pas de si près : affranchie moralement des chaînes du passé, habituée par ses maîtres à juger les traditions du haut de sa raison, elle ne sentait plus trop le besoin d’étayer ses doctrines de preuves historiques; elle n’en accueille pas moins avec joie et reconnaissance le secours qui lui arrive, et le mouvement de l’opinion est tel en faveur de Mabli, que les érudits de profession n’osent pas même contester les parties les plus erronées de son système ?.
1, 1765-1788. — Sur les Observations, etc., voy. Aug. Thierry, Considérations sur VHist. de France, ch. n11; OEuvres complètes, t. VII, p.81.
2. Les grandes publications érudites, legs des générations précédentes, se poursuivaient avec persévérance, sans exciter beaucoup d’intérêt chez un public préoccupé de questions plus brülantes, — Un dernier monument de la science bénédictine, l’Art de vérifier les dates (11° éd., 1749; 2e, 1770), ferme dignement la longue série des travaux de ces doctes congrégations, prêtes à disparaître avec l’ancienne société. — Des érudits laïques, à la tête desquels il faut placer Lacurne de Sainte- Palaie, commencent à rechercher curieusement les monuments primitifs dela chevalerie et de la poésie du moyen âge, enfouis depuis des siècles sous des imitations qui ont fait oublier les originaux. — Le Cabinet des Chartes est fondé en 1762, par Bértin, ministre de la maison du roi, pour réunir tous les monuments de législation royale, seigneuriale et municipale, épars dans les archives publiques et privées, et Brequigni commence, avec La Porte du Theil, la collection de Diplômes, Chartes, etc., interrompue par la Révolution et reprise en 1832. — Le père Lelong, de lOratoire, avait entrepris, en 1719, sous le titre de Bibliothèque historique de la France, la table générale des documents relatifs à notre histoire : cet immense travail est complété par Fevret de Fontette (1768). Des écrivains d’un grand savoir, de Guignes, Lebeau, un dans son Histoire des Huns, l’autre dans son Histoire du Bas-Empire, étudient les siècles obscurs où les invasions des barbares d'Europe et d'Asie ont bouleversé et renouvelé le monde. — L'Histoire de France, entreprise fort à la légère par l'abbé Velli, bien que continuée avec de plus sérieuses études par Villaret et Garnier, pêche trop par la base pour être rangée dans la même catégorie. — Il n’est pas permis d'oublier, dans les fastes de l’érudition, le président de Brosse (du parlement de Dijon), qui u'était pas seulement un savant profond, mais un écrivain du taler
C’est dans la Législation, publiée en 1776, que Mabli réunit l’ensemble de sa théorie. Son idéal utopique est très-voisin de celui de Morelli. S'il ne condamne pas absolument toute propriété, il attaque la propriété foncière comme étant le principe de l'inégalité sociale, et ne s'aperçoit pas que cette inégalité, au moins dans de certaines limites, a précédé le partage des terr . Il se figure, de même que Morelli, le régime de la communauté organisé dans la société primitive, et ses arguments sur la possibilité de cette société, sur le point d'honneur employé comme stimulant et récompense du travail, au lieu d'avantages matériels, sont la source de tout ce qui a été écrit de notre temps sur le même thème. La différence capitale, c’est qu’il n’espère pas que la propriété, une fois enracinée par le temps, puisse être supprimée ; il s'accorde avec Rousseau pour reconnaître que le législateur doit désormais la faire respecter comme sacrée, afin d'éviter des maux plus grands et la destruction même de la société. Il ne croit pas, surtout, qu’on puisse associer l'égalité absolue avec les jouissances d’une civilisation raffinée ‘. Loin de là : pour se rapprocher de cette égalité dans la mesure du possible, il juge nécessaire de simplifier extrêmement les mœurs publiques, de réduire les finances et les dépenses, d'étendre partout le réseau des lois somptuaires, d’entraver, de diminuer le commerce et l’industrie ?,
Parmi bien des propositions impraticables ou incompatibles avec la liberté individuelle, il émet des vues, les unes au moins spécieuses, les autres saines et fécondes, et depuis réalisées en
le plus rare et le plus original, trop peu lu aujourd’hui. V. les pages intéressantes que lui a consacrées M. Villemain ; Tableau de la Littérature française au dix-huilième siècle, 1° partie, t. II, p. 191.
1. Dans ses Principes de Morale (1784), il combat ceux qui prétendent qu'une bonne politique « rendrait l'expansion de toutes les passions utile à la société, » et semble “avance réfuter Fourier. Il n’est cependant pas stoïcien : il repousse le stoïcisme civique qui fonde la morale sur le dévouement à la société, de même que le mysticisme qui la fonde sur l'amour de Dieu; il prend pour base l'amour de soi et veut qu'on aille de l'amour de soi à l'amour de ses concitoyens, de l’humanité et de Dieu, comme étant la vraie route du bonheur. Ainsi sa morale est utilitaire, autant qu'une morale spiritualiste peut l'être. Au fond, c’est celle de Franklin.
2. Le chef de secte qui tenta d'établir la communauté par la force, Gracchus Babeuf, s'écartant du Code de la Nature pour se rapprocher des préceptes de Mabii. repoussait les arts et les raffinements sociaux
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partie : il veut l'assistance de l’État contre les accidents de la nature (une espèce d'assurance mutuelle nationale), l'égalité des partages entre les enfants, l'abolition des substitutions ; il veut qu’on borne les successions collatérales à un certain degré, etc. !.
« Il y à une épreuve infaillible pour juger de la sagesse d’une loi : elle consiste à se demander si la loi proposée tend à mettre plus d'égalité entre les citoyens. »
Il souhaite que les grandes monarchies se transforment en républiques fédératives, dont les diverses parties s’'administrent séparément, mais se gouvernent par les mêmes lois, se concertent par assemblées centrales et ne fassent qu’un corps vis-àvis de l'étranger. Il fait un pas au delà de Rousseau en reconnaissant que les grandes démocraties représentatives peuvent être régies avec plus de raison et de stabilité que les petites républiques où la loi se vote sur le forum. — Il admet le maintien de la peine de mort contre les grands crimes. — Il veut l’armement des citoyens, comme en Suisse; l'éducation publique et générale sur le pied de l'égalité, et, comme Rousseau, la foi en Dieu et à la vie future pour bases de l’éducation et de la société; mais il va plus loin et, trop souvent entrainé par limitation aveugle des anciens, il veut une véritable religion d’État, une religion politique au delà du théisme, et retombe dans tous les abus qu’entraîne infailliblement ce principe.
En résumé, Mabli reste un des chefs les plus éminents de l’école politique et sociale qui cherche l'unité et légalité à tout prix, même au prix du développement individuel; on ne peut toutefois le donner sans réserve aux communistes; son imagination est avec eux, mais sa raison s'arrête à un socialisme mitigé.
Nous avons déjà signalé les grands génies qui penchent du côté opposé, Montesquieu et Voltaire, mais par disposition naturelle et sans système exclusif. Nous verrons tout à l'heure se former une école systématique, une vraie secte, qui, si on la dégage de certaines inconséquences de son origine, apparaît tendant à la liberté individuelle absolue, même aux dépens de l'unité natio-
1. Il reconnaît que la trop grande abondance d'hommes est un mal comme la dépopulation. Ceci est remarquable et marque une phase nouvelle de l’économie politique : depuis le moyen âge, on avait toujours crié à la disette d'hommes
nale et de l'égalité. C'est par la secte des ÉconomisTEs que se ferme l'immense cercle intellectuel du xvie siècle.
Nous allons toutefois, auparavant, jeter un coup d'œil sur l'état des mœurs et des arts, et reconnaître les modifications qu'a subies la société depuis la première moitié du siècle. Nous l'avons vue jadis brillante, fardée, insoucieuse, comme aux clartés factices du bal de l'Opéra. Nous la retrouvons toujours enivrée d'ellemême, mais d’une ivresse bien différente, pleine d’élans impétueux, de pensées hardies et contradictoires, d'espérances illimitées, et s’avançant, avec la confiance de la jeunesse, aux lueurs de l'orage, vers un avenir inconnu. La vieille société, blasée, raffinée, a fait place rapidement à une société rajeunie et ardente, disputée entre toutes les influences du ciel et de l'abîme, et flottant à travers tous les extrèmes, entre le déisme stoiïque et civique de Rousseau, l’épicuréisme délicat, humain et libéral de Voltaire, l'athéisme et l'expansion sans frein des holbachiens. Partout des contrastes inouïs : une licence systématique succède, dans les romans de Diderot et de son école, à la frivolité libertine de leurs devanciers; un cynisme audacieux s’affranchit des réticences de bon goût, qui préservaient les convenances en immolant la morale; la Pucelle, qui avait scandalisé lors de son apparition, en {755, devient un titre de gloire aux yeux d'une grande partie du public, et, cependant, l'amour, l'idéal, sont de retour parmi nous; les éternelles divinités du cœur et de l’imagination sont restaurées dans leurs temples avec tant de ferveur, que la légèreté égoïste et vaniteuse ou la sensualité banale n'osent plus s'avouer dans les liaisons du monde. C’est que tout maintenant se fait ou prétend se faire sérieusement, même le mal. Le sentiment, la passion, la nature, sont les dieux auxquels on sacrifie ou sincèrement ou par mode. Le devoir même retrouve des autels. L'amour légitime, s’il ne règne pas, n’est plus ridicule. Les mœurs de famille recommencent d’être vantées par la plupart et pratiquées par plusieurs. La voix de Rousseau a été entendue : les mères nourrissent leurs enfants; la liberté naturelle rentre dans l'éducation du premier âge; les vieilles et dures méthodes