‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 65 sur 346 · LA SOCIÉTÉ. ÉTAT MORAL · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ. ÉTAT MORAL

qui opprimaient, qui étouffaient la spontanéité de l’enfance, sont discréditées, abandonnées. Cette génération de transition prépare une génération plus virile de corps et de cœur, où tout sera énergique et fort pour le bien et pour le mal. Les idées de rénovation sociale sont dans toutes les têtes, à la surface dans les cerveaux légers, à fond chez d’autres, qu’elles enflamment jusqu’au fanatisme. Les hommes ont un but maintenant : cela seul change tout. Les mots de liberté, de citoyen, de patrie, d'égalité, ont la vogue parmi tout ce qui pense, tout ce qui lit, tout ce qui parle; l’homme à la mode s'appelait hier Richelieu, il s’appellera tout à l'heure La Fayette.

Aucun siècle n’avait été moins dépendant des traditions : le mot d'ordre universel semblait être : Guerre à toute autorité; guerre à tout préjugé. Cependant l'humanité ne peut vivre dans l’absolu ni s'affranchir de cette nécessité de relier l’avenir au passé, qui est la loi même du progrès. Connaître ses précédents en les jugeant est une grande partie de la science de la vie. Le xvin® siècle n'échappe point à cette loi. Il a volontiers accueilii l’ancienne France hypothétique de Mabli; il étudie, avec Montesquieu, l’Angleterre contemporaine ; mais il se rattache surtout, avec Rousseau, et aussi avec Montesquieu et Mabli eux-mêmes, à une tradition plus authentique que la première, plus directe, quoique plus lointaine, que la seconde. L’admiration pour les anciens renaît de toutes parts, non plus littéraire, comme au xvur siècle, mais politique, comme au xvr, et avec bien plus de force et d'efficacité. Le bon Rollin a préparé, sans s’en douter, l’œuvre des philosophes politiques. Ce n’est plus aux littérateurs latins, courtisans des Césars, mais aux citoyens romains de l’ère républicaine et à leurs devanciers des cités helléniques, que l’on va demander des leçons et des exemples. Phase nouvelle de la Renaissance, où l’immortelle antiquité, après nous avoir aidés à refaire notre pensée et nos arts, va nous aider à refaire nos lois et nos sociétés, et à délivrer l'ère moderne du joug de l’âge intermédiaire! Mouvement légitime, malgré les erreurs, les excès, les maladresses d’une imitation qui se prend trop souvent à la forme là où il ne faut chercher que l'esprit, que le souffle moral. Si profitables que puissent nous être les excellents exemples de la liberté anglaise,

156 LES PHILOSOPIIES. (1748-1772

notre ligne nationale vient d’ailleurs. Bien des esprits supérieurs, tout un grand parti, s'épuiseront à suivre Delolme, le vulgarisateur de la constitution anglaise, en croyant suivre Montesquieu, et à tenter de transplanter sur notre sol les formes mélangées d'hérédité et d'élection, d’aristocratie et de démocratie, particulières à la Grande-Bretagne, que la race anglaise elle-même rejette dès qu’elle s'établit hors de l'Angleterre dans des conditions nouvelles ‘. La monarchie, qui a fait notre unité matérielle, était fille de l'empire romain ?. La démocratie, qui a mission de faire notre unité morale, doit retrouver en elle-même Ja Gaule primitive modifiée par la Grèce, par les deux Romesÿ et par le christianisme.

1. Les Anglo-Américains ont bien conservé les deux chambres, mais en les rendant toutes deux électives. «

2, Non pas seulement, toutefois, de l'empire romain : deux autres traditions s'étaient combinées avec celle-là ; la tradition féodale et germanique, et la tradition hébraïque des Oints du Seigneur, introduite à la suite du christianisme.

3. Celle de l'ancienne république et celle des jurisconsultes, de ces hommes admirables, qui ont sauvé l'honneur du genre humain parmi les ignominies de l’ère des Césars; apôtres de l'équité, qui ont fondé le droit civil, pour consoler le monde du droit politique momentanément perdu. — Dans le cours de l’histoire du xvuf siècle, nous avons rappelé les titres du plus illustre successeur de ces grands hommes, de notre Domat. Le jurisconsulte cartésien et janséniste avait eu, à son tour, un héritier au xvine siècle, l'infatigable Pothier. Etranger à son temps par ses mœurs, par ses croyances, par ses préjugés mêmes, Pothier s’y rattachait par les services qu'il rendit à la cause du progrès. Tandis que la théorie récla mait les réformes juridiques par la voix des philosophes, la pratique en préparait, avec Pothier, la réalisation. Calme, simple et pieux comme Domat, dont il avait les opinions et les sentiments, moins la profondeur métaphysique, Pothier passa toute sa vie à Orléans (1699-1772), d'abord dans les modestes fonctions du présidial, puis dans la chaire de droit français, où il avait été nommé par d’Aguesseau, qu'il avait beaucoup aidé dans la confection de ses nombreuses ordonnances sur l'unité de la jurisprudence. Pothier publia, de 1748 à 1752, ses Pandecles justiniennes, rédigées dans un nouvel ordre, sous les auspices et avec l'assistance de d'Aguesseau. Domat avait débuté par la pensée de rétablir l’ordre dans l’informe compilation de Tribonien, et c'est de là qu'il était parti pour s'élever à la théorie même du droit civil : Pothier réalisa la première pensée, moins haute, mais éminemment utile, de Domat. Pour la première fois, on eut le vrai corps du droit romain, restauré et coordonné d'après la méthode rationnelle et géométrique. Après les œuvres de génie, ce sont 1 les plus beaux travaux de la science et de la patience au service d’un esprit droit et d'une âme juste. En 1760, Pothier publie la Coutume d'Orléans, avec Commentaires, Ces Commentaires, qui embrassent toutes les diversités de notre droit coutumier, en forment peut-être le traité le plus complet et le plus méthodique. Le Traité des Obligations parait en 1761, puis tous les autres traités sur les contrats. La simplicité négligée, la bonhomie de Pothier, laissent désirer un peu plus d’élévation et d'élégance; mais ce qui assure à ce jurisconsulte le respect de la posté-

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