‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 67 sur 346 · Né à Liége en · texte numérisé non relu

Né à Liége en

énormes machines. Les caractères essentiels de Grétri et de ses rivaux sont le naturel, l'esprit vif et charmant, sans subtilité, sans emportement ni insolence de verve, la passion pénétrante, naïve et tendre. Il n’y a plus là rien d’une société corrompue. On croit sentir dans cet art rajeuni la fraicheur d’un souffle printanier : c’est comme ces chants d'oiseaux qui, dans une des créations du grand symphoniste allemand, précèdent de si près les éclats de la tempête.

Un étranger, un Allemand, vient compléter la jeune école française en faisant vibrer des cordes plus sévères et en s’emparant du grand opéra. Gluck avait lutté longtemps contre l’insignifiance des canevas italiens; son génie tout dramatique ne se révèle que lorsqu'il a enfin trouvé des sujets dignes de sa pensée et un librettiste capable de le comprendre. « J'ai voulu, a-t-il écrit, réduire la musique à sa véritable fonction, celle de seconder la poésie pour fortifier l'expression des sentiments et l’intérêt des situations, sans interrompre l’action et la refroidir par des ornements superflus. Je pense qu’elle doit ajouter à l’action. ce qu’ajoutent à un dessin correct et bien composé la vivacité des couleurs et l’atccord de la lumière et des ombres, qui animent les figures sans en altérer les contours. » IL s'était imposé à l'Italie, très-contraire à ses principes, mais étonnée de sa grandeur. Il sent son affinité avec l'esprit français : il vient s’établir à Paris; il épouse notre langue, qu’il achève de relever des anathèmes de Rousseau (1774). La France accueille avec enthousiasme ce glorieux fils adoptif, ce Poussin de la musique ; mais l’Italie, reprenant l’offensive , dispute la France à Gluck, ou plutôt à elle-même, sur le grand théâtre de Paris (1778), et la guerre des gluckistes et des piccinistes, du système français et du système italien, se prolonge chez nous jusqu’à la veille de la Révolution.

Grétri et Gluck avaient des génies bien différents, mais leurs vues étaient les mêmes. « Ma musique, écrivait Grétri, n’est pas aussi énergique que celle de Gluck; mais je la crois la plus vraie de toutes les compositions dramatiques : elle dit juste les paroles suivant leur déclamation locale. Je n’ai pas exalté les têtes par un superlatif tragique; mais j'ai révélé l’accent de la vérité que j'ai enfoncé plus avant dans le cœur des hommes. » Pour lui aussi,

(1760-1780) GRÉTRIL GLUCK. 159

l'expression était tout : il ne pouvait se faire à l’idée de séparer un instant la musique des paroles ; dans les ouvertures mêmes et les ritournelles, il voulait qu’elle ne cesst pas d’avoir un rapport direct avec ce qui précédait ou ce qui allait suivre, et ses airs de danse même participent à l’action !.

Le système français pur imposait sans doute de trop étroites limites à l’inspiration musicale : on a vu l'excès contraire dans cette école italienne qu’un éblouissant génie a fait triompher de nos jours et que l'esprit français n’a pas tardé à modifier de nouveau en se rapprochant de ce milieu qu'avait trouvé le grand Mozart.

Au point de vue philosophique, s’il fallait choisir entre les deux données exclusives, le doute ne serait pas permis. La question de système technique tient de trop près à la question de caractère moral. Gluck entend la musique comme les anciens Grecs; sa verve austère présage celle qui fera retentir, non plus l'Opéra, mais les champs de bataille, des accents de nouveaux Tyrtées.

Le même esprit apparaît dans les arts plastiques. Si les Pigalle, les Falconet, tout en maintenant à la sculpture française une supériorité relative en Europe?, ne lui donnent pas une impulsion bien déterminée, le mouvement est très-décidé dans l'architecture après 1760. On vise à la sévérité, à la simplicité des lignes antiques; les formes contournées et fantasques, les ornements bizarres et maniérés, sont bannis. Pour citer des exemples, l'hôtel des Monnaies, les beaux édifices de la place Louis XV (Garde- Meuble et hôtel de la Marine), et, dans des proportions plus grandioses, sinon irréprochables, la Sainte-Geneviève ou Panthéon de Soufflot, attestent la profonde modification du goût, mais n’annoncent point encore le travers où donnera plus tard l'école classique, lorsqu'elle se mettra purement et simplement

1. Il dit déjà de Mozart ce qu’en doit dire plus tard de Beethoven et des autres Allemands du x1x® siècle ; « 11 met la statue dans l’orchestre et le piédestal sur le théâtre. « V. sur Gluck et Grétri la Biographie universelle.

2. Les principaux ouvrages de Falconet furent commandés par des gouvernements étrangers. Le plus célèbre est le colosse équestre de Pierre-le-Grand, à Saint-Pétersbourg.— Pendant ce temps, la sculpture de genre et de buste gardait toute sa finesse et sa vérité : Houdon est le Delatour de la statuaire.

à calquer les temples grecs, comme s’il y avait en architecture un type absolu qui ne dût pas se transformer suivant les climats et les usages.

Mème révolution dans la peinture. A la licence vulgaire de Boucher ont succédé la grâce spirituelle et voluptueuse de Fragonard et la sentimentalité bourgeoise de Greuse, qui transporte sur ses toiles le drame tel que l’appelait Diderot. Les paysagistes d'opéra, qui avaient gardé le convenu de Watteau sans sa poésie, disparaissent devant Joseph Vernet, le peintre de la mer ou du moins des ports de mer, modèle du talent sérieux, conscicncieux, achevé, s’il n’est pas celui du génie naïf et inspiré ".

Ce ne sont là que des préludes. La grande peinture historique, morte depuis plus d’un demi-siècle, va renaître avec un éclat extraordinaire. Par un jeu étrange de la Providence, c’est Le petitneveu du peintre du Parc-aux-Cerfs qui peindra la foudre éclatant sur les dômes de Versailles ! Un jeune homme, d’une nature âpre et forte, parent, élève de Boucher, mais cherchant déjà par d’autres voies un but encore mal défini, est envoyé à Rome comme lauréat en 1775; il y trouve les études relevées sous l'influence de Winckelmann et de son Histoire de l'art chez les anciens (publiée en 1764). C’est là, sous le double courant de l'enthousiasme esthétique de Winckelmann et de l'enthousiasme républicain de Rousseau et de Mabli, que se forme Louis David. Les uns lui donnent ses sujets et son inspiration, l’autre lui donne sa forme et cette tendance à faire de la statuaire en peinture, comme les sculpteurs du commencement du xvue siècle avaient fait de la peinture en statuaire.

Nous n’avens point à développer ici les mérites ni les défauts de ce grand artiste. L'auteur des Horaces, de la Mort de Socrate, de Brutus, du Serment du jeu de paume, de Léonidas, l’ordonnateur de ces fêtes imitées de l’antique que les souvenirs ne savent point assez dégager des circonstances terribles parmi lesquelles on les

1. Beaucoup de noms distingués sont à citer dans la peinture de genre : l’élégant Lancret; Desportes, habile peintre d'animaux; Chardin, excellent dans les scènes fanilières ; Lépicié, portraitiste ; Oudri, peintre de chasses; Bachelier, peintre de fleurs ; Hubert Robert, le peintre des ruines romaines; Lantara ; Loutherbourg, si vanté par Diderot. — L'invention du rentoilage par Picaut venait de fournir un grand secours pour sauver les anciens chefs-d'œuvre, menacés, altérés par le temps.

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