‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 69 sur 346 · ÉCONOMIE POLITIQUE · texte numérisé non relu

ÉCONOMIE POLITIQUE

plus que lentement et à pas inégaux, et se laisse dépasser par sa rivale.

L'opinion publique, cependant, avait, dès longtemps, séparé la protection extérieure de la réglementation intérieure : les États- Généraux de 1614 avaient réclamé la liberté de l’industrie ; des doutes avaient été plus d’une fois émis, devant Colbert même, sur la valeur du système réglementaire et restrictif; la tradition a conservé la réponse du négociant Legendre au grand ministre. «Que faut-il faire pour vous aider? — Nous laisser faire. » Peu d'années après, Bois-Guillebert proteste à la fois contre les règlements intérieurs et contre la protection extérieure :il montre que le système mercantile repose sur une base fausse quant au rôle attribué aux métaux précieux; qu’il y a de grandes illusions dans ce qu’on nomme la balance du commerce; qu’un état s’enrichit, non point en attirant eten retenant chez lui la plus grande quantité possible d’or et d'argent, mais en multipliant les fruits de la terre et les biens d'industrie , et en facilitant la consommation. Il soutient que la police des relations industrielles et commerciales appartient à la nature et non aux hommes ; en d’autres termes, que les phénomènes économiques doivent être absolument abandonnés à la libre concurrence des individus; en même temps, il affirme que non-seulement tous les citoyens d’un même peuple, mais tous les peuples de la terre, sont solidaires d'intérêt; que tout échange doit être également profitable aux deux parties; qu’on ne peut vendre sans acheter; qu'on ne peut léser autrui sans se léser soi-même. Loin de voir dans la concurrence le combat universel, il proclame ainsi, dans l’ordre économique, au nom des intérêts, la même loi desolidarité humaine que le christianisme et la philosophie proclament dans l’ordre moral au nom du devoir.

Ce génie singulier et hardi est le vrai père des économistes. Les deux principes essentiels auxquels se rattache toute l’école économique sans distinction de nuances, la substitution de la liberté à l'autorité dans les rapports individuels et de la solidarité à l’antagonisme dans les rapports internationaux, sont là révélés avec toute leur grandeur, toute leur vérité abstraite et tous leurs périls ; — péril, si l’on rend celte vérité exclusive d’autres vérités; péril, si la liberté implique la négation des droits et des

devoirs collectifs; péril, si la solidarité internationale désarme prématurément la nationalité au profit du cosmopolitisme.

Les théories générales de Bois-Guillebert, mêlées de beaucour de bizarreries et d’erreurs historiques, ne sortent point d’abord d'un petit cercle d’esprits méditatifs : la théorie spéciale de Vauban sur l'impôt (abolition des priviléges, abolition de la plupart des impôts de consommation, impôt direct assis proportionnellement sur les revenus fonciers et autres,) se répand davantage; la théorie spéciale de Law sur le crédit, qui emporte avec elle toute une réorganisation de l’économie sociale, arrive jusqu’à l'épreuve de l’expérimentation, exalte, puis bouleverse la France; les idées de crédit sont balayées de chez nous pour longtemps par la réaction qui suit l'échec de cette tentative colossale, tandis que le crédit fonctionne heureusement en Angleterre, où il s’est introduit avec moins de fracas et de témérité. L'idée de la liberté industrielle n’est point entraînée dans cette déroute et gagne incessamment du terrain parmi nous, en même temps que les violentes révolutions survenues dans le domaine des valeurs conventionnelles rejettent les esprits vers la source inépuisable des richesses réelles, vers la terre, vers l’industrie du sol. Sur ces entrefaites, les doctrines de Bois-Guillebert sur le libre échange international et sur l’inanité de la balance du commerce et de l’accaparement des espèces métalliques, pénètrent chez quelques écrivains anglais, puis nous reviennent d'outre-mer avec les ouvrages de David Hume et de Josias Tucker. David Hume, métaphysicien, économiste et historien, réunit l'appel à la liberté avec la défense du luxe, qu’il soutient par un argument très-neuf et très-spécieux : « Ce sont, dit-il, les arts de luxe qui ont enfanté la classe industrieuse et commerçante, la bourgeoisie, et c’est la bourgeoisie qui a pris l'initiative des réformes, et qui les a fait prévaloir malgré l'aristocratie. » Il réfute très-bien la vieille maxime : « Le profit de l’un fait le dommage de l’autre! » et démontre qu’une nation commerçante a plus d'intérêt à être entourée de nations riches que de nations pauvres, « par la même raison qu’on peut faire de meilleures affaires avec un homme opulent qu'avec un homme sans ressources ‘. »

Page 1