XVL
plutôt qu'une autre qu’autant que cette denrée rapporte, tous frais déduits, plus d'argent à celui qui la fait produire à sa terre ou qui la fabrique. Ainsi, la valeur vénale de chaque denrée, tous frais déduits, est la seule règle pour juger de l'avantage que retire l'État d’une certaine espèce de productions; par conséquent, toute manufacture dont la valeur vénale ne dédommage pas avec profit des frais qu’elle exige n’est d'aucun avantage, et les sommes employées à la soutenir, malgré le cours naturel du commerce, sont un impôt mis sur la nation en pure perte !. »
Ces principes sont très-vrais abstractivement au point de vue économique; mais, l’économie devant nécessairement se combiner avec la politique, leur application littérale peut être erronée et périlleuse dans certains cas. L'État peut avoir intérêt à ne pas dépendre d’un autre État pour certaines denrées où marchandises, et il se peut qu’en augmentant sa sécurité par les mesures qu'il prend pour assurer la production nationale de ces marchandises, il doive indirectement de bons résultats économiques à des mesures contraires aux principes généraux de l’économie. L'État fait également une mauvaise opération économique, quant au produit direct, en établissant de certaines manufactures dispendieuses, mais, si ces manufactures développent le goût et donnent à l'industrie libre une impulsion et des exemples utiles, l’État y retrouvera son avantage. De même encore, un grand État doit s'assurer une marine à tout prix : si des droits différentiels lui sont momentanément nécessaires, il fait bien de les établir ou de les maintenir.
Sur les questions capitales de la richesse, de l'impôt et de la hiérarchie des classes sociales, les économistes s’égarent en tirant, par une déduction spécieuse et subtile, d’un axiome banal des conséquences arbitraires. De ce que la terre, fécondée par le travail de l'homme, serait la source de toute richesse ?, conclure que l'industrie n’ajoute point de valeur à cette valeur premjère, que. la classe industrielle et commerçante est stérile, et que l’impôt ne
1. Éloge de Gournaï; ap. OEuvres de Turgot, t. I", p. 274; Guillaumin, 1844. 2. Il faudrait dire la matière et non la terre, car l'axiomeest faux, pris au pied de la lettre. La pêche est source de richesse aussi bien que labourage et pâturage,
[1750-1774] PHYSIOGRATES. 179
doit être assis que sur la rente foncière, ce serait, en réalité, sacrifier cette propriété terrienne, que l’on glorifie, à cette industrie que l’on ravale. Le revenu net, dans la langue commune, dans la hngue du bon sens, ce n’est pas la rente foncière, c’est tout revenu, tout profit qui excède les frais du travail, en comprenant dans les frais la subsistance du travailleur. Le revenu net, quelle que soit son origine, peut être légitimement soumis à Pimpôt ‘. Quant à la distinction de classe productive et de classe stérile, une seule observation suffit à en montrer tout le chimérique : l’homme qui achète et l’homme qui conduit la charrue appartiendraient à la classe productive ; l’homme qui la fabrique, à la classe stérile ! Quesnaï et toute l’école rétrogradaient fort en deçà de Gournai, qui avait donné sur ces matières des définitions parfaitement saines. « Les seules richesses réelles de l’État, disait-il, sont les produits annuels de ses terres et de l’industrie de ses habitants. — Un ouvrier qui a fabriqué une pièce d’étoffe a ajouté à la masse des richesses de l’État une richesse réelle. — La somme que l’État peut employer annuellement à ses besoins est toujours une partie aliquote de la somme des revenus qui sont annuellement produits dans l’État, et la somme de ces revenus est composée du revenu net de chaque terre et du produit de l’industrie de chaque particulier ?.»
Gournai, cependant, chose singulière! avait été amené à partager l'opinion de Quesnai, que les impôts sont toujours, en dernière analyse, payés par le propriétaire foncier et que l'impôt devrait être exclusivement reporté sur le fonds. Il n’était pas conséquent avec sa doctrine sur la réalité des richesses produites par l’industrie. Ce ne fut pas dans l’école économique française que cette inconséquence fut redressée : l’honneur en appartint à ‘un étranger, à l’illustre Adam Smith : le philosophe écossais, adopté par les économistes français de la génération suivante, fit voir le principe de la valeur dans le travail de l’homme, appliqué
1. Il n’est pas exact de dire que le détenteur de capitaux mobiliers saurait foujours retrouver, dans la hausse du loyer de son argent, la compensation de Pimpôt que lui demanderait l'État. Le capitaliste ne fait pas toujours la loi à l’emprunteur, pas plus que l’entrepreneur ne fait toujours la loi au salarié, Cela dépend d’une proportion variable entre l'offre et la demande.
2. Éloge de Gournai; ap. Œuvres de Turgot, t. 1°", p. 266, 273, 274.
immédiatement ou non au sol, rétablit en principe, dans la science nouvelle, l’égale fécondité des diverses applications du travail et la légitime participation des diverses sortes de revenus aux charges de l’État, admit enfin, dans de certaines limites , la modification des principes économiques par la raison d’État ‘. Quesnai et ses disciples avaient encore professé des maximes dangereuses sur la grande culture, sur le commerce extérieur, sur le salaire. Ils vantent la grande culture exclusive et Le système du minimum de bras, et ce système a dépeuplé les campagnes anglaises pour entasser des populations immenses dans les villes ! Ils prétendent que le commerce extérieur et maritime ne profite point à la nation, que les richesses des commerçants ne sont pas des richesses nationales, et les commerçants anglais ont dix fois sauvé l'Angleterre par leurs richesses ! L'intérêt social n’est pas tant de tirer du sol la plus forte rente possible que de faire vivre de la terre et sur la terre le plus d'hommes possible ?. La plus forte des sociétés serait celle où dominerait l'élément des petits propriétaires cultivateurs, assez éclairés pour combiner leurs travaux dans certains cas et sur certaines terres ÿ. Il va sans dire que cet élément doit être toutefois équilibré par une masse suffisante d’industriels échangeant leurs fabrications contre les pro-
1. Adam Smith : de la Richesse des nations (publié en anglais en 1776 ; traduit en français en 1781).
2. L'axiome de Quesnai, d'ailleurs, est arbitraire : les avantages réciproques de la grande et de la petite culture se balancent suivant toutes sortes de circonstances morales et physiques. On peut consulter, sur cette matière, les excellentes études de M. H. Passy.
3. Rousseau l'avait bien vu, et un homme singulier, mélange d’esprit novateur et d'esprit rétrograde et féodal, qui avait commencé d'ébaucher l’économie politique pour son propre compte, en même temps que Gournai et que Quesnai, le marquis de Mirabeau, avait d'abord prêché la petite culture, conforme aux traditions et aux habitudes des campagnes françaises ; mais Quesnai l'avait gagné, et il s’occupait: dorenavant à délayer les doctrines communes de l’école dans un fatras énorme où brillent bien des lueurs que personne n’a plus le courage d'y chercher aujourd'hui. De ce chaos devait naître le grand Mirabeau, élève et victime d’un père qui fut l'ami des hommes en général et le tyran de sa famille en particulier. Les ouvrages les plus cités du marquis de Mirabeau sont : l’Ami des hommes (1756), la Théorie de l'impôt (1760), qui le fit mettre pour un moment à la Bastille, et la Philosophie rurale (1763).— Quant à la théorie du pain cher, il ne faut pas la reprocher à Quesnai : il entend seulement par là qu’on ne fasse pas baisser artificiellement le prix des grains et qu'on n'empêche pas le producteur agricole d'obtenir une juste rémunération.