‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 75 sur 346 · PHYSIOCRATES · texte numérisé non relu

PHYSIOCRATES

duits du sol. Le sentiment de Quesnai était juste à cet égard, si ses formules étaient mauvaises : car il admet que les agents de l’agriculture, dans une société bien constituée, doivent être, vis-à-vis des agents de l’industrie et du commerce, dans la proportion de 2 à 1.

Quant au salaire , Quesnai et Turgot prétendent que l’ouvrier ne produit pas au delà de sa subsistance, ce qui mène logiquement à ne pas lui accorder plus qu’il ne produit, et ils soutiennent qu’en fait, par la concurrence, il ne gagnera jamais beaucoup au delà de sa stricte subsistance. Le principe est faux et la conséquence serait une iniquité sociale. Ce n’est pas seulement l'humanité, c’est la stricte justice qui veut que l’ouvrier gagne au delà de sa subsistance. N’a-t-il pas, lui aussi, des avances qu’il doit retrouver dans son salaire? avance de temps et de subsistance dépensés à apprendre son métier, à attendre le travail, avance d’outils, etc.? Les maximes des premiers économistes, poussées à la rigueur, réagiraient de l’ouvrier industriel sur l’ouvrier agricole, sur l'entrepreneur d'industrie, sur l’entrepreneur même d'agriculture, pour aboutir à concentrer dans.les mains du propriétaire foncier tout l'excédant de la production sur la consommation. Rien n’est certes plus éloigné de leurs intentions, mais ils sont engagés, par leur malheureuse définition de la richesse, dans un cercle vicieux d’où ils ne peuvent sortir. «Il faut l’aisance pour les derniers citoyens, dit Quesnai, afin qu’ils puissent consommer et aider à la reproduction par la consommation. » C’est évident, mais contraire aux propositions précédentes. Au fond, ces hommes justes et humains sont dévoués à l'intérêt des masses. Gournai, Quesnai, Turgot, sont convaincus que les systèmes contraires à la liberté économique, au libre usage des facultés individuelles, «favorisent toujours la partie riche et oisive de la société au préjudice de la partie pauvre et laborieuse.» Dupont de Nemours va jusqu’à dire que les hommes sont beaucoup plus malheureux dans les civilisations mal constituées, où l’on méconnaît les lois naturelles, qu’ils ne l’étaient dans l’état d’association primitive, parce que, dans ces sociétés mal civilisées, le petit nombre des riches porte sans cesse atteinte à la propriété du grand nombre des pauvres‘.

1. Physiocratie; Discours de l'éditeur, p. 33. — Un fait important atteste combien

Nous avons essayé d’analyser les doctrines des physiocrates : nous les retrouverons tout à l’heure essayant de faire passer leurs idées dans les faïts et de prévenir, par une transformation pacifique, l'ère des révolutions qui approche. Avant de reprendre le récit des dernières années de la monarchie, arrêtons-nous quelques moments sur un homme qui dirigera cet essai de réforme et qui sera la principale gloire de l'école économique, mais qui, sans être exempt d'erreurs, trop grand pour être entièrement absorbé par aucune secte, tient à la fois à tout ce qu’il y a de bon et de vrai dans les diverses tendances du xvnre siècle. Turgot, l'homme d’État des économistes, se distingue de ses confrères, non point en ce qu’il juge leur théorie trop hardie, mais en ce qu’il possède au contraire une théorie plus large. Il admet, comme eux, la liberté complète chez l'individu et l'unité dans le pouvoir; mais il ne conçoit pas cette unité sous une seule forme, et, qui pis est, sous une forme inférieure. Ge n’est pas lui qui irait s’enchaïiner au terme odieux de despotisme. Il ne croit pas qu’on puisse réaliser, d’un seul coup et pour toujours, le progrès indéfini du genre humain. L’évidence, ce rêve mathématique des économistes, se transforme chez lui en une foi éclairée au perfectionnement de la raison. Turgot n’est pas sans doute le génie le plus fort et le plus original, mais il est peut-être l’esprit le plus compréhensif de tout le xvim siècle. Les autres économistes, malgré leurs prétentions à la philosophie générale, sont des hommes spéciaux : lui, est un philosophe dans toutes les acceptions du mot, un homme à vue complète. Il manquerait quelque chose de tout à fait essentiel à l’histoire des idées modernes si l’on n’étudiait chez Turgot le philosophe, avant de suivre le politique au travers des événeces énergiques défenseurs de la propriété étaient loin de vouloir sacrifier le droit des masses à l'intérêt des propriétaires. En 89, lorsqu'on proposa l'abolition gratuite des dîmes, Dupont de Nemours, le commentateur, l'héritier de Quesnai, se leva, à côté de Sieyès, pour détourner l’Assemblée de faire aux propriétaires ce présent immense aux dépens de la nation, et réclama le rachat des dîmes et l'application du prix de rachat à des usages d'intérêt social. Dupont eût voulu qu’on payât avec ce prix les dettes de l'Etat : nous ne pensons pas que ce fût là l'emploi le plus légitime. Le bien d'Église avait été primitivement le bien des pauvres ; le grand communal chrétien. T1 fallait le rendre à sa destination, faire des dîimes le budget des masses prolétaires, la dotation de l'instruction primaire et de l’assistance publique, le fonds

primitif des caisses de secours et de retraite, et de tous es services destinés à atténuer les effets de l’inévitable inégalité des biens.

ments. Une des premières places dans l’imposante galerie du xvie siècle appartient à cette belle et noble figure, si austère et si sympathique, si placide et si énergique à la fois. Après tant et de si éclatants débats, c’est Turgot qui ee la conclusion la pius générale.

Le plus jeune des grands penseurs du siècle, Anne-Robert- Jacques Turgot, était né à Paris, le 10 mai 1727, d’un père qui avait exercé longtemps avec Hé ibeu la charge de prévôt des marchands '. Destiné d’abord à l’Église, il passa des jésuites de Louis-le-Grand au séminaire de Saint-Sulpice, puis à la Sorbonne : homme fait au sortir de l'enfance, il était déjà ce qu'il devait être toute sa vie; également éloigné d’une soumission aveugle aux croyances de ses maîtres et d’une réaction aveugle contre toute croyance, il n’avait, dès sa première jeunesse, que deux préoccupations : le bien public et la science, la science dans son universalité. A vingt et un ans (1748), il adresse à Buffon les objections d’un profond physicien sur certaines parties de son système encore inédit : à vingt-deux (1749), avant de connaître Gournai ou Quesnai, il écrit à un de ses amis sur une des questions les plus importantes de l’économie politique, sur le papiermonnaie, une lettre qui réfute invinciblement la théorie de Law : il y montre la différence essentielle entre la monnaie métallique, valeur qui est la mesure commune des autres valeurs, et la monnaie de crédit, simple signe, simple promesse, sans valeur intrinsèque. Il prouve l’absurdité du système qui prétendrait remplacer l'impôt par des émissions périodiques de papier-monnaie, l'avi: lissement rapide de cette monnaie et tous les désordres qui s’ensuivraient. Après cette lettre, on peut encore soutenir le papiermonnaie à cours forcé comme mesure politique dans certains cas extraordinaires, mais il est impossible de le soutenir comme mesure économique.

L'année d’après (1750), il prononce, en qualité de prieur de Sorbonne, deux discours tels que ces voûtes gothiques n’en ont jamais entendu. Ce n’est pas du bruit et du scandale comme fera

1. Ce fut le prévôt Michel Turgot qui fit construire le grand égout de la rive droite, rebâtir en pierre le pont au Change, graver le grand plan de Paris, vrai chef-d'œuvre du genre, etc.

un peu plus tard l'abbé de Prades : c’est la philosopiue de lhistoire répandant une lumière sereine dans l’obscur refuge de la scolastique.

Le premier de ces discours expose «les avantages que l'établissement du christianisme a procurés au genre humain. » C’est l'amélioration morale de l'homme et de la société, le progrès de l'humanité et de la justice dans les relations privées, publiques, internationales, l'introduction du principe de l'amour de Dieu dans le monde‘. Il réfute d'avance l’admiration outrée de Rousseau pour la société tout artificielle de Sparte et fait la critique des législateurs qui ont fixé les erreurs de leur siècle en voulant fixer leurs lois, et qui, presque tous, ont négligé de ménager une place aux corrections nécessaires, ne laissant que la ressource des révolutions. C’est l'arrêt de toutes les constitutions qui ne portent pas dans leur sein leur propre révision.

Le second discours a pour sujet « les progrès successifs de l’esprit humain. » C’est le développement historique de la grande parole de Pascal; mais Turgot ne limite pas le progrès indéfini aux connaissances : il l’étend à la moralité humaine, protestant ainsi contre la négation de Rousseau au moment même où celui-ci la formule. Turgot ne fait de réserve que pour les beaux-arts. « La connaissance de la nature et de la vérité est infinie comme elles. Les arts, dont l’objet est de nous plaire, sont bornés comme nous. Ils ont un point fixe de perfection que le génie des langues, l’imitatic x de la nature, la sensibilité de nos organes, déterminent. » Cepe,Jant il reconnait que la poésie, parfaite chez les anciens quant aux images et au style, est susceptible d’un progrès continuel sur beaucoup d’autres points. Il en est de même des autres arts : leur domaine s’étend avec l’homme lui-même.

On ne peut voir sans admiration ce séminariste de vingt-trois ans tracer d’une main ferme l’esquisse de l’histoire universelle,

1. Le christianisme a immensément développé ce principe et en a fait le fond même de la religion; mais l’assertion de Turgot est cependant trop absolue : il ne faut pas nier entièrement l'amour de Dieu à l'antiquité. — Turgot ne dit pas un mot qu'il ne pense; mais, devant la Sorbonne, il ne peut dire tout ce qu’il pense. « Je reconnais, écrit-il ailleurs, le bien que le christianisme a fait au monde, mais le plus grand de ses bienfaits a été d’avoir éclairé et propagé la religion naturelle. » (Lettres sur la Tolérance; ap. OEuvres de Turgot, t. II. p. 687.)

non plus en vue d'une tradition spéciale, comme Bossuet, mais en vue du genre humain tout entier, comme Voltaire, et avec une dignité et une autorité morale qui manquent trop souvent à Voltaire. L’Essai sur les mœurs des nations est encore inédit en 1750 ; il faut le rappeler pour constater l'originalité de l’œuvre de Turgot. La seule objection sérieuse à faire à Turgot, c’est que, influencé par la métaphysique de la sensation, il voit trop dans le progrès le résultat des phénomènes extérieurs et pas assez la manifestation des énergies internes de l’homme.

Des plans immenses s’agitaient dans cette jeune tête : il voulait développer tout ce qui était en germe dans ses deux Discours ; il voulait refaire l'Histoire universelle de Bossuet au point de vue philosophique, et n’en faire que la première partie d’un vaste ensemble comprenant de plus un Traité de géographie politique et un Trañèé du gouvernement. Il voulait montrer « le genre humain toujours le même dans ses bouleversements, comme l’eau de la mer dans les tempêtes, et marchant toujours vers sa perfection. »

On possède les plans détaillés des deux premières parties. Dans la Géographie politique, il fait des réserves très-fortes, excessives même, contre le principe de Montesquieu touchant l'influence des climats, «influence ignorée,» dit-il. « Il faut avoir épuisé les causes morales avant d’avoir droit d'assurer quelque chose de l'influence physique des climats ‘. » Il voit très-bien l’erreur de Montesquieu sur l’excessive population du Nord barbare. Il jette en avant des vues grandioses sur les moyens que doit chercher le genre humain de tirer de notre globe le meilleur parti possible, par la combinaison desdifférents principes qui composent les terrains (engrais minéraux), par la distribution des eaux, etc.

L’esquisse de l'Histoire universelle est dessinée par l’optimisme

1. C’est dans cette même esquisse que se trouve le passage suivant : « Chaque peuple qui a devancé les autres dans ses progrès est devenu une espèce de centre autour duquel s’est formé comme un monde politique composé des nations qu’il connaissait, et dont il pouvait combiner les intérêts avec les siens : il s’est formé plusieurs de ces mondes dans toute l'étendue du globe, indépendants les uns des autres, et inconnus réciproquement; en s'étendant sans cesse autour d’eux, ils se sont rencontrès et confondus, jusqu’à ce qu’enfin la connaissance de tout l'univers, dont la politique saura combiner toutes les parties, ne formera plus qu’un seul monde politique, dont les limites sont confondues avec celles du monde physique. »

C’est toute l’histoire en quelques lignes ! (OEuvres de Turgot, t. II, p.616.)

Je plus hardi. « Ila été bon que les passions régnassent avant la raison dans Ja politique, parce que la raison aurait été moins puissante si elle eût régné plus tôt. Comme elle «st la justice même, elle eût empêché la guerre, et, avec la guerre, la formation des grands états, et, par conséquent, le progrès des idées, des arts, de la police ou art du gouvernement. Le genre humain serait resté à jamais dans la médiocrité. La raison et la justice auraient tout fixé; or, ce qui n’est jamais parfaït ne doit jamais être entièrement fixé. Les passions tumultueuses, dangereuses , sont devenues un principe d'action, et, par conséquent, de progrès. Tout ce qui tire les hommes de leur état, tout ce qui met sous leurs yeux des scènes variées, étend leurs idées, les éclaircit, les anime, et, à la longue, les conduit au bon et au vrai, où ils sont entraînés par leur pente naturelle, L'univers, ainsi envisagé en grand, dans tout l’enchaînement, dans toute l'étendue de ses progrès, est le spectacle le plus glorieux à la sagesse qui y préside. »

Il n’y a rien de plus grand dans le xvnre siècle que ce procès plaidé par Turgot contre Rousseau sur la destinée du genre humain.

À chaque ligne on rencontre des aperçus sagaces et profonds sur les phénomènes principaux de l’histoire. «L’inégalité entre les sexes est en raison de la barbarie; elle est extrême dans les états despotiques. La condition des femmes s’améliore dans les républiques. — C’est dans les petits états «et dans les républiques que la science du gouvernement s’est formée, que l'égalité s’est conservée, que l'esprit humain a fait des progrès rapides, etc. »

Il s’agit ici de l'égalité des droits, car, ailleurs, il justifie, comme une condition du progrès et sans en méconnaître les conséquences funestes à tant d’égards, l'inégalité sociale amenée par la division des travaux. Il avoue néanmoins que cette division nécessaire fait que la plus grande partie des hommes, occupée de travaux obscurs et grossiers, ne peut suivre le progrès des autres hommes. C'est là le terrible problème qu’il ne résout pas, et le plus fort argument de Rousseau. C’est cette inégalité sociale, qui, après avoir amené le progrès des lumières le plus souvent aux dépens de la justice, empêche Le progrès de porter ses fruits en se géné-

ralisant, met obstacle au maintien ou à l'établissement de la liberté et de l'égalité politiques ‘, et trop souvent amène ou ramène le despotisme : inégalité qui trouvera peut-être un jour son remède dans ce qui l’aggrave aujourd’hui , dans l'extension des moyens d’action de l’homme sur la nature. Les machines, qui asservissent l’homme, pourront l’affranchir un jonr.

Une dernière page est caractéristique. C’est le tableau des devoirs difficiles du législateur dans l’état actuel de l’Europe. Cependant, conclut-il, « il.est si vrai que les intérêts des nations et les succès d’un bon gouvernement se réduisent au respect religieux pour la liberté des personnes et du travail, à la conservation inviolable des droits de propriété, à la justice envers tous... que l’on peut espérer qu’un jour la science du gouvernement deviendra facile. Le tour du monde (politique ):est encore à faire ; la vérité «est sur la route, la gloire et le bonheur d’être utile sont au bout. »

L'avenir de Turgot est dans cette page : il essaiera d'être ce législateur.

Nous avons vu Turgot combattant, enpartie d'avance, les deux Discours de Rousseau. Dans une lettre adressée à une femme auteur, à madame de Graffigni , ‘et qui n’est pas destinée à la publicité, il devance au contraire Émile; il attaque l'éducation à rebours, qui commence par les abstractions et qui enchaine les enfants que la nature appelle à elle par tous les objets. « Mettez les enfants en pleine nature, » s’écrie-t-il dans ces quelques pages où il semble résumer l’idée première de l’œuvre immortelle du Genevois (1751). Sur les mariages d'intérêt, sur les maximes contraires aux mariages d’inclination, sur les autres préjugés de ce genre, qui détruisent les mœurset la famille , et, en général, sur tout ce qui est morale ou sentiment, on croirait entendre Rousseau ?.

1. « Liberté! je le dis en soupirant, les hommes ne sont peut-être pas dignes de toi! Égalité! ilsite désireraient, mais ils ne peuvent t'atteindre. » (Leltre à madame de Graffigni, 1751; ap. Œuvres de Turgot, $. IT, p. 786.)

2. Et aussi sur les limites des droits paternels. « Dans les choses où il s’agit du bonheur des enfants, le devoir des pères se borne au simple conseil. C’est la façon de penser contraire qui à fait tant de malheureux pour leur bien, qui a produit tant de mariages forcés, sans compter les vocations, etc. » V. la seconde Lettre sur la Tolérance. Le Code civil a réalisé la pensée de Turgot,

D’autres lettres particulières, heureusement conservées, et qui sont de véritables traités dogmatiques, exposent le fond de la pensée du jeune sage sur les droits et les devoirs de l'État en matière de religion. Ce sont les Lettres sur la Tolérance (1753-1754), titre impropre, car la liberté des cultes n’est pas pour lui une tolérance, mais un droit positif. Aucune religion, suivant lui, n’a droit à la protection exclusive de l’État; toutes ont droit à la liberté, à moins que leurs dogmes ou leur culte ne soient contraires à l'intérêt de l’État. Il se hâte d'expliquer cette restriction, dont il serait facile d’abuser, en disant qu’on doit tolérer un dogme, même un peu contraire au bien de l’État, pourvu qu’il ne renverse pas les fondements de la société. Une religion fausse tombera plutôt par le progrès de la raison et l’examen paisible que par la persécution, qui fanatiserait ses sectateurs; ses ministres, tout au moins, seront forcés de devenir inconséquents et de donner à leurs dogmes des adoucissements qui les rendront sans danger. Il corrige ainsi d’avance ce qu’il y aura d’excessif dans les conclusions du Contrat social, qui prescrira d'appliquer aux croyances intolérantes leurs propres maximes et de les chasser de l'État.

Après avoir établi que la société, fondée en vue des intérêts communs des hommes pendant la vie présente, n’a aucun droit d'imposer à ses membres une règle, une religion en vue de la vie future, ni de la leur interdire, sauf le cas précité, il admet cependant que la société doit au peuple une éducation religieuse, et qu’il est de la sagesse des législateurs de choisir une religion pour l'offrir, non pour l’imposer, à l'incertitude de la plupart des hommes, tout en protégeant la pleine liberté des autres sectes. Il cherche les conditions que doit offrir cette religion d'État, ne les trouve pas dans le catholicisme romain, doute que le protestantisme, même arminien, quoique préférable sous le rapport politique, les remplisse encore tout à fait, et se demande si la religion naturelle, mise en système et accompagnée d’un

culte, en défendant moins de terrain, ne serait pas plus inattaquable !,

1. Comparer avec la correspondance de Voltaire et de Frédéric, année 1766; sur la possibilité d'une religion déiste,

Ici Turgot, à son tour, excède les limites que Rousseau posera et qui sont les vraies. La société doit l’enseignement aux enfants comme elle doit la justice aux hommes : elle tient de Dieu, son premier auteur, puisqu'il a fait l’homme sociable, le droit et le devoir de prendre pour base de son enseignement et de ses lois l religion naturelle, c’est-à-dire la morale religieuse et les croyances générales qui sont le fond même de la conscience du genre humain et le principe de l’ordre en ce monde, mais elle n'est pas compétente pour établir une religion positive, un culte avec des prêtres et des rites, pour donner une forme déterminée au sentiment religieux. Ceci dépasse le domaine de la raison publique : il faut un souffle mystérieux dont le corps politique ne dispose pas.

Jamais les principes de droit, &e justice et de liberté n’ont été plus noblement exprimés que dans la seconde de ces Lettres. Jamais on n’a plus fièrement déniè tout droit aux lois positives contraires à l’équité. « L’intolérance est une tyrannie, et passe le droit du prince comme toute loi injuste. Si les sujets d’un prince intolérant, comme de tout autre tyran, sont en état de jui résister, leur révolte sera juste. Ce principe, que rien ne doit borner les droits de la société sur le particulier que le plus grand bien de la société,4me paraît faux et dangereux. Tout homme est né libre, et il n’est jamais permis de gêner cette liberté, à moins qu'elle ne dégénère en licence, c’est-à-dire qu’elle ne cesse d’être liberté en devenantusurpation. Les libertés, commeles propriétés, sont limitées les unes par les autres. La liberté d’agir sans nuire ne peut être restreinte que par des lois tyranniques. On s’est beaucoup trop accoutumé dans les gouvernements à immoler toujours le bonheur des particuliers à de prétendus droits de la société. On oublie que la société est faite pour les particuliers ; qu’elle n’est instituée que pour protéger les droits de tous, en assurant l’accomplissement de tous les devoirs mutuels '. »

1, Dans une lettre bien postérieure, il accuse « la fausseté de cette notion rebattue par presque tous les écrivains républicains, que la liberté consiste À n'être soumis qu'aux lois, comme si un homme opprimé par une loi injuste était libre. »

Cette notion a une vérité relative, si l’on compare l’état despotique, où l’homme est soumis à l’homme, à l’état républicain, où il n’est soumis qu’à une régle générale et abstraite; mais elle n’a une vérité absolue que si les Jois positives sont con-

Il y avait un abime entre les faits contemporains et les théories de Turgot. Le jeune philosophe, avec la généreuse confiance qui le caractérisa toujours, ne crut pas ce gouffre impossible à combler. En 1754, au plus fort de la guerre des büllets de confession, parmi les querelles du parlement et du clergé et les persécutions ravivées contre les protestants, il imprima, sous l’anonyme, un écrit intitulé le Conciliateur. IL l'envoya aux conseillers d'État, aux ministres, et le fit parvenir jusqu’au roi. Il n’y montrait de ses principes que ce qui était nécessaire pour le but pratique qu'il poursuivait. Il distinguait entre la tolérance ecclésiastique, qu’il reconnaissait impossible à demander aux prêtres, et la tolérancecivile, qu’il demandait comme nécessaire aux gouvernements. Le prince, disait-il, n’est pas juge du péché envers Dieu, mais seulement du délit envers la société. Il voudrait que, d’une part, on tolérât les protestants et les jansénistes, qu'on ne fit pas de différence entre eux et les autres citoyens, et, de l’autre part, que l’on ne forçât point les prêtres à administrer les sacrements malgré eux; mais que, pour pouvoir rendre aux prêtres cette liberté, on Ôtât aux sacrements tout effet civil, et que la constatation de la naissance, l’acte de mariage et l’inhumation fussent indépendants des actes religieux. Il demandait, en un mot, avant Voltaire, cette fondation de l’état civil, que devaient réaliser les institutions émanées de 89.

Ce n’était pas au gouvernement de Louis XV qu’il appartenait d'accomplir de telles choses; seulement un faible essai de pacification religieuse, en 1754, sembla coïncider avec l’œuvre de Turgot.

Ce fut sur ces entrefaites que Turgot s’adjoignit à l'Encyclopédie (vers 1755). Tout ce qu’il y inséra sur des matières très-diverses, philologie, métaphysique, physique, droit public, est au premier rang de ce vaste recueil. Il déploie des connaissances profondes, des vues aussi ingénieuses que sagaces, sur l’origine, le mélange et les révolutions des langues (art. Étymologie); dans l’article Existence, comme dans tout ce qui, chez lui, touche à la métaphysique, sans dépasser formellement Condillac, il manifeste des

G aux lois éternelles, V. la lettre au docteur Price, 1778; ap. Œuvres de Turgot, t. /I, p. 806.

tendances analogues à celles de Rousseau, et qui, s’il eût appliqué plus spécialement sa ferme et lucide intelligence à la science des principes, l’eussent vraisemblablement conduit où arriva La Romiguière, un demi-siècle après. L'article Expansibilité renferme, suivant un juge compétent, Condorcet, « une physique nouvelle, une physique mathématique fondée sur les principes et les découvertes de Newton'.» L'article Fondation montre le théoricien de la liberté aussi ferme sur les vrais droits de l’État que sur ceux de l'individu. Il y balaie les sophismes par lesquels on essaie de transformer en propriétaires des êtres de raison, des corporations, comme si la propriété était autre chose qu’un développement de l’individualité, et comme s’il y avait place pour un troisième droit entre le droit de l'individu et le droit de la société ?. Le gouvernement, dit-il, a le droit incontestable « de disposer des fondations anciennes, d’en diriger les fonds à de nouveaux objets, ou, mieux encore, de les supprimer tout à fait. L'utilité publique est la loi suprème et ne doit être balancée ni par un respect superstitieux pour ce qu’on appelle l'intention des fondateurs (comme si des particuliers ignorants et bornés avaient eu droit d’enchaîner à leurs volontés capricieuses les générations qui n'étaient point encore), ni par la crainte de blesser Les droits prétendus de certains corps, comme si les corps particuliers avaient quelques droits vis-à-vis de l’État. Les citoyens ont des droits, et des dreits sacrés pour le corps même de la société; ils existent indépendamment d’elle ; ils en sont les éléments nécessaires, et ils n’y entrent que pour se mettre, avec tous leurs droits, sous la protection de ces mêmes lois, qui assurent leurs propriétés et leur liberté. Mais les corps particuliers n’existent

1. Il y voit très-bien le parti qu’on peut tirer de la vapeur, et ceci avant les grandes applications de J. Watt.

2, Le seul être collectif qui soit dans une catégorie à part, c’est la société, parce que son existence est. nécessaire et perpétuelle; qu’elle est la seule association qui ne doive jamais se dissoudre ni se liquider. — Les juristes de la monarchie avaient, au fond, la même opinion ; ils ne reconnaissaient, en droit, que deux sortes de propriété : celle de l'État et celle des particuliers. « Les ecclésiastiques et autres gens de main-morte ont été censés dans tous les temps incapables de posséder aucune sorte d'immeubles dans notre royaume; c’est ce qui à donné lieu aux rois, nos prédésesseurs, de les assujettir au paiement des droits d'amortissement, pour les relever

de cette incapacité. » (Ordonnance du 14 octobre 1704, citée par M. Laferrière, Hist. du droit français, t. Il,,p. 40.)

point par eux-mêmes ni pour eux; ils ont été formés pour Îa société, et ils doivent cesser d’exister au moment qu'ils cessent d’être utiles. »

Voilà les principes posés : la Révolution n’a plus qu'à les appliquer.

Turgot ne continua pas jusqu’au bout sa coopération à l'Encyclopédie. Les persécutions renouvelées contre ce grand ouvrage en 1759 l’arrêtèrent. Son mâle courage, sa volonté inébranlable, le défendent contre tout soupçon de faiblesse. S'il ne voulut point s'engager plus avant dans la guerre philosophique, c’est qu’il se jugeait appelé à rendre de plus grands services dans un autre rôle que le rôle d’écrivain. La noble passion d’agir, la seule passion qu'il ait connue, s’emparait de lui, et, déjà, peut-être, il aspirait, dans le secret de sa pensée, à tenter d'arrêter la monarchie sur la pente de sa ruine. Dès 1751, bien que cadet d’une famille noble de Normandie, et par conséquent sans fortune ?, il avait renoncé aux dignités et aux richesses que semblait lui promettre l’état ecclésiastique. Il n’était pas homme à mettre en baiance sa conscience et sa fortune. Sa vertueuse ambition s'ouvrit une autre voie. Il traversa la magistrature pour arriver au conseil d'État. Maître des requêtes en 1753, il fut nommé, en 1761, à l’intendance du Limousin, où il put essayer à loisir ses facultés d'homme d’État et se préparer à une plus éclatante, mais non à une plus respectable mission, car il devait être, durant treize ans, le bienfaiteur de cette province; il y offrit véritablement l'idéal de l’administrateur.

Son amour des sciences et des lettres ne se refroidit jamais; mais il dut abandonner ses vastes plans d'histoire et de philosophie, il concentra ses travaux théoriques sur une seule branche de la science, l’économie politique, dans laquelle il croyait voir la

1. Il montra bien à ses amis qu’il ne les avait point abandonnés, lorsque, en 1767, la Sorbonne s’avisa de condamner le Bélisaire de Marmontel pour des propositions contre les persécutions religieuses. De tous les coups portés dans cette occasion à la Sorbonne, le plus rude fut celui de son ancien agrégé, Turgot. Il mit en regard, sur deux colonnes parallèles, les propositions réprouvées par la Sorbonne et les propositions opposées, dont l'approbation implicite par la Sorbonne résultait de la condamnation des autres. On ne pouvait rien voir de plus odieux ni de plus absurde.

Page 1