‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 77 sur 346 · AVE · texte numérisé non relu

AVE

moyenne approximative a peu d’inconvénients pratiques, ou du moins que sa suppression offrirait, et pour longtemps peut-être, des inconvénients beaucoup plus graves.

Il faut encore citer, parmi les travaux économiques de Turgot, son beau Mémoire sur les mines et carrières, où il se montre également supérieur et à la législation de son temps, et, du moins comme logique, à celle qui la remplacera *.

Turgot devait employer les dernières années du règne de Louis XV à commencer l'application de ses doctrines, selon son pouvoir, sur une petite échelle, et à tâcher d'en faire pénétrer l'influence dans le gouvernement central. Le penseur et l’homme pratique ne faisaient qu’un chez lui; nous retrouverons bientôt l’homme politique aux prises avec les événements. Le penseur est tout entier en deux mots : liberté, perfectibilité. Nous aurons à revenir sur la lacune qui subsistait dans l’application de sa doctrine à la liberté politique, lacune bien moindre toutefois que chez les autres économistes ; quant à la perfectibilité, son disciple et son ami Condorcet a résumé ses idées en quelques lignes : « Turgot regardait une perfectibilité indéfinie comme une des qualités distinctives de l’espèce humaine... Cette perfectibilité lui paraissait appartenir au genre humain en général et à chaque individu en particulier. Il croyait, par exemple, que les

1. L'ancienne législation, d’après le droit impérial romain, réservait la propriété des mines au domaine comme droit régalien; en fait, l'État n’exploitait pas et concédait des monopoles avec tous les abus ordinaires. La législation actuelle commence par poser ce prétendu principe : que la propriété du sol emporte la propriété äu dessus et du dessous (Code civil, art. 552), puis, dans la loi spéciale des mines (la loi de 1810), elle réduit à fort peu de chose, au profit de l'État, ce droit du propriétaire qu’elle vient d’exagérer si étrangemént en théorie. Turgot, avec une tout autre logique, établit qu’il n’y à aucun rapport naturel entre la propriété d’un champ et celle de la mine qui est dessous; que Le propriétaire a le droit exclusif de fouiller dans son champ, mais que, s’il trouve une mine, elle lui appartient, non comme extension de sa propriété, mais par droit de premier occupant: que, s’il est prévenu dans cette occupation par une autre fouille partie d’un champ étranger et poussée sous le sien par voie souterraine, il n’a rien à réclamer.

Relativement à l'Etat, on peut dire qu’il en est du dessous comme du dessus. La société aurait pu maintenir l’indivision de la surface; elle peut maintenir l’indivision du tréfonds; mais, si elle ne l’a pas fait par une loi positive, le droit de premier occupant est le plus naturel, moyennant que ce premier occupant donne à la société les garanties nécessaires. Il va sans dire que l'État conserve, vis-à-vis du premier occupant et du propriétaire de la surface, le droit exceptionnel d’expropriation pour cause d'utilité publique,

progrès des connaissances physiques, ceux de l’éducation, ceux de la méthode dans les sciences, ou la découverte de méthodes nouvelles, contribueraient à perfectionner l’organisation, à rendre les hommes capables de réunir plus d'idées dans leur mémoire, et d’en multiplier les combinaisons : il croyait que leur sens moral était également capable de se perfectionner. Selon ces principes, toutes les vérités utiles devaient finir un jour par être généralement connues et adoptées par tous les hommes. Toutes les anciennes erreurs devaient s’anéantir peu à peu, et être remplacées par des vérités nouvelles. Ce progrès, croissant toujours de siècle en siècle, n’a point de terme, ou n’en a qu’un absolument inassignable dans l’état actuel de nos lumières. — Il était convaincu que la perfection de l’ordre, de la société, en amènerait nécessairement une, non moins grande, dans la morale ; que les hommes deviendraient continuellement meilleurs, à mesuré qu'ils seraient plus éclairés ‘. »

Pour résumer complétement Turgot, il faut rassembler toutes les idées du siècle : sur la tolérance et l'humanité, c’est Voltaire; sur la religion, la morale et l'éducation, c’est Rousseau ; sur l’économie politique, c’est Gournai et Quesnai; sur la liberté, c'est Voltaire, et, avec lui, encore Gournai et Quesnai; sur la métaphysique, c’est Condillac, avec une tendance supérieure; sur la perfectibilité, c’est plus et mieux que Voltaire et que Diderot, c'est la seule réponse sérieuse à Rousseau. Rousseau raffermit l'homme individuei sur ses destinées immortelles ; il trouble l’homme social en lui montrant la chute morale dans le progrès intellectuel et matériel. Turgot, sans résoudre à beaucoup près par son affirmation toutes les profondes objections de Rousseau, nous console et nous raffermit. Il donne à la perfectibilité des encyclopédistes la seule base solide en l’unissant au déisme spiritualiste de Rousseau, et se trouve ainsi le trait d'union entre les écoles opposées 2. Génie moins éclatant, moins impétueux, mais plus universel que ses grands contemporains, il marque le point

Page 1