RÉSUMÉ
de la science politique, la formule de despotisme gouvernemental, si bizarrement imaginée par ces champions de la liberté économique, ont été d’un funeste exemple pour les sectes qui, depuis, ont pris les questions sociales au point de vue opposé à l’économie libérale et qui ont trop souvent montré pour la liberté politique une indifférence plus logique chez des écoles fatalistes que chez une école de libre personnalité.
Ils se sont trompés en s’imaginant atteindre l’absolu, mais ils n'en ont pas moins déterminé le but vers lequel les sociétés doivent avancer progressivement. Si, en effet, on se demande : faut-il marcher à la liberté économique ou aux restrictions? — à l'échange pacifique ou aux luttes de tarifs, mères des guerres de commerce '? — à l'harmonie ou à l’antagonisme ? — La réponse pourra-t-elle être douteuse ? — Il en est du libre échange universel comme de la paix universelle; c’est un idéal et non une chimère; c'est un but final dont il faut chercher à s'approcher le plus possible, quoiqu’on ne doive peut-être jamais l’atteindre complétement.
Les économistes ont eu raison de vouloir la liberté; on peut mème dire qu’ils n’en ont point assez voulu ou du moins point assez défini les moyens nécessaires. Un bon gouvernement ne doit pas seulement respecter la liberté, comme dit Turgot; il doit l'assurer. La société doit assurer le libre développement des facultés de chacun de ses membres par l'instruction publique ?, par la protection accordée aux faibles, aux mineurs d'âge ou de condition, par les restrictions, les seules légitimes, que prescrivent, en matière d'industrie, la morale, l'hygiène, la justice. Elle doit réparer, dans la mesure du possible, par les institutions, les effets. de l’inévitable inégalité factice due à l'héritage, inégalité si souvent inverse de celle des facultés naturelles. S'il n’est pas vrai que les ouvriers ne doivent gagner que leur subsistance, il est vrai qu’en fait, la plupart ne gagnent pas plus, quand ils la
1. À ce que Turgot appelle « la puérile et sanguinaire illusion d’un commerce exclusif. » OEuv. de Turgot, t. II, p. 802.
2. Les physiocrates n’ont point du tout nié cette vérité. Tout le xvrr* siècle, sans distinction d'école, a demandé l'instruction publique par l'Etat, Il faut bien se garder d'attribuer aux premiers économistes la responsabilité des aberrations de certains de leurs héritiers. |
gagnent, et qu'en général, ils gagnent beaucoup moins qu'ils ne produisent. La société leur doit toutes les réparations, toutes les compensations compatibles avec la liberté et le droit d'autrui. — La liberté, enfin, veut que la société assure le champ à l’industrie honnête contre la concurrence de la fraude. — La liberté veut que l'État protége la concurrence individuelle contre le monopole; en d’autres termes, que l’État fasse ou réglemente tout ce qui ne peut être fait par la libre concurrence. À l'État de préparer, de niveler, d'entretenir la carrière où se déploie la liberté; à l'État d’adoucir les chocs trop violents des forces libres dans cette carrière ; à l’État d'assurer la liberté de chacun par l'autorité de tous.
Après avoir parcouru en détail le champ immense de la philosophie du xvm siècle, si l'on gravit sur un point culminant pour embrasser d’un coup d’œil l’ensemble dù mouvement des esprits, en écartant les contradictions, les boutades individuelles,4les idées accessoires, on distingue trois courants principaux d'idées sociales, qu’on peut nommer les deux démocraties et le libéralisme. L’une des deux écoles démocratiques veut épurer, contenir, simplifier et fortifier l’homme; elle repousse la royauté temporelle et l’aristocratie comme injustes et démoralisantes, la royauté spirituelie comme incompatible avec la raison et avec la responsabilité personnelle de l’homme vis-à-vis de Dieu. L'autre école réclame la libre expansion de tous les penchants humains, sans distinguer les passions essentielles des artificielles, les simples des composées, et ne repousse les vieilles autorités que comme tout frein quelconque. L’une comprend la souveraineté du peuple comme ressortissant au vrai droit divin, c’est-à-dire l'individu soumis au peuple, le peuple à Dieu, à la justice, à la morale, à la charité universelle. L'autre n’admet au-dessus de l’homme d’autre loi qu'un progrès fatal et nécessaire, et aboutit à la souveraineté absolue du nombre ou de la force : elle-ne verra guère dans la Révolution que la conquête des jouissances matérielles pour les déshérités, tandis que la première y cherchera surtout la conquête de l'égalité politique ct de la dignité humaine. La démocratie spiritualiste inclinera trop à restreindre, en vue de l'égalité et de la réforme morale, cette expansion individuelle que la