PROCÈS LA VALETTE
où l’opinion était sans force. Il garda la silence. La Valette fit banqueroute de plus de 3 millions. Les Lionci, n’ayant plus rien à ménager, actionnèrent le corps entier des jésuites de France comme solidaire. Les consuls prononcèrent conformément aux conclusions des demandeurs (29 mai 1760).
Le contre-coup de cette affaire se fit bientôt sentir au loin. Le comptoir que les jésuites avaient à Gênes fut fermé par le gouvernement génois : Venise défendit aux jésuites vénitiens de recevoir dorénavant des novices. En France, le lieutenant-général de police, Ségur, leur interdit le débit des marchandises pharmaceutiques; l’énorme magasin d’apothicairerie qu’ils avaient à Lyon fut supprimé.
Ils avaient fait défaut et mis opposition à la sentence des consuls. Il leur restait une dernière chance. Les procès des réguliers étaient attribués par privilége au grand conseil, tribunal d’exception, favorable aux gens d’Église, et qui eût sans doute cherché à les éclairer sur leurs vrais intérêts et à les faire payer à l’amiable. Un père Frey, jésuite de Paris, qui passait pour fin politique, les décida à ne pas user de ce privilége et à porter l'affaire à la grand’chambre du parlement de Paris! Leur triomphe, assuré, suivant lui, n’en serait que plus éclatant devant un pareil tribunal! L'esprit de vertige s'était emparé de cette corporation si renommée pour sa prudence mondaine. Elle remettait entre les mains de ses plus grands ennemis une cause que les juges les plus bienveillants n’eussent pu lui faire gagner sans forfaire à toute iustice |
Les chefs de la Société, à Paris, comptaient sans doute en ce moment sur le succès d’une cabale ourdie à la cour pour abattre hoiseul et livrer le pouvoir à la coterie du dauphin. Ce prince, dont les vertus privées semblaient une réaction et une protestation contre les vices de son père, méritait personnellement toute estime ! ; mais, bien qu’il fut loin de manquer d'instruction ni même d'esprit, il s'était assez mal entouré, et sa dévotion étroite et ses préventions l’entrainèrent à servir par de petits moyens un
1. Ayant eu le malheur de blesser mortellement à la chasse un de ses écuyers , il abandonna, au détriment de sa santé, cet exercice, qui était le plus vif de ses goûts, et ne toucha plus jamais une arme à feu,
complot peu digne de son caractère. Le duc de La Vauguyon, gouverneur des enfants de France, fanatique haineux et intrigant, dont Choiseul avait froissé l'ambition sournoise, obtint du dauphin qu'il remit au roi un mémoire écrit par un jésuite sous le nom d’un conseiller au parlement. C'était une dénonciation contre Choiseul, qu’on accusait de conspirer avec les parlements pour forcer le roi à détruire la Sociélé de Jésus, le tout assaisonné des détails les mieux calculés pour piquer lamour-propre de Louis XV. L’intrigue échoua. Le ministre sortit victorieux d’une explication avec le roi, explication suivie d’une scène très-vive avec le dauphin. Ce fut alors que Choiseul laissa échapper ce mot qui devait lui fermer le retour au pouvoir après la mort de Louis XV : « Monsieur, je puis avoir le malheur d’être votre sujet; mais je ne serai jamais votre serviteur!» (Juin 1760) '.
Ce qu’il y eut de piquant dans cette affaire, c’est que Choiseul, jusque-là, quoique attaché aux intérêts de madame de Pompadour, s'était fort peu occupé des jésuites, et qu’il prit en grande partie dans leur propre mémoire l’idée du plan qu’il suivit depuis contre eux, sans y apporter toutefois, à beaucoup près, l’acharnement dont ils l'ont accusé, car il n’était point du tout vindicatif. La magistrature y mit bien autrement de passion.
Le procès de Marseille, cependant, était arrivé au parlement de Paris. Le général en personne, cette fois, avait été mis en cause par le syndic de la faillite Lionci. Les jésuites nièrent la solidarité prétendue par leurs adversaires et soutinrent que chacune de leurs maisons, ou colléges, était administrée à part, quant au temporel. C'était à leurs Constitutions de décider le point de fait. Le parlement ordonna l’apport des Constitutions à sa barre (17 avril 1761). Le 8 mai, en pleine connaissance de cause, sur les conclusions de l’avocat-général Le Pelletier de Saint-Fargeau ?, il confirma la sentence des juges-consuls.
Ce n’était là que le premier coup. Une fois les Constitutions de
À. Mém. de Choiseul, t. 1er, p. 1-56. — Ce ne sont pas des mémoires suivis: c’est un recueil de divers morceaux écrits de la main de Choiseul, et dont plusieurs sont trés-intéressants. — Mém. de Besenval, t. II.
2. Père de celui qui, aprés avoir joué un rôle de quelque importance dans la Convention nationale, fut immolé par un poignard royaliste aux mânes de Louis XVI.