CONSTITUTIONS DES JÉSUITES
la Société arrachées aux ténèbres de ses archives, le parlement de Paris ne les lâcha plus, et presque tous les parlements des provinces, à son exemple, nommèrent des commissions pour examiner à fond tout ce qui regardait l'institut d’Ignace. Le général Ricci comprit enfin la situation. A la nouvelle de l'examen ordonné, il écrivit à Ghoiseul la lettre la plus curieuse (13 mai 1761). Il y laisse échapper l’aveu que plusieurs points des Constitutions de la Société, telles que les a formulées le fondateur, sont incompatibles avec les principes politiques de certains états; mais il représente que, comme la Société abandonne les points en question là où les souverains l’exigènt, on ne doit pas prononcer sur la théorie de ses lois sans consulter la politique qui l'explique ou la modifie ‘. Le pape Clément XIIT adressa au roi les plus vives instances pour le salut de la Société (9 juin 1761 ). Louis répondit favorablement au Saint-Père; il promit d'arrêter l’ardeur de son parlement et de se réserver de prononcer sur les Constitutions des jésuites. Choiseul lui-même n'avait point encore de parti pris : il avait dit au roi, en apprenant l'arrêt du parlement sur l'examen des Constitutions, qu’il pouvait encore choisir entre la destruction ou le maintien des jésuites, mais que, s’il ne voulait pas les détruire, il devait arrèter le parlement aux premiers pas. Le roi y était disposé : ce fut le chancelier de Lamoiïgnon qui le pria de temporiser ?. Louis se fit remettre les Constitutions et nomma des commissaires dans son conseil pour lui en rendre compte; mais il n’interdit pas au parlement de continuer, de son côté, son examen.
Le parlement de Paris alla en avant. Le 8 juillet, l'abbé Terrai, conseiller-clerc, personnage qu’attendait une fâcheuse célébrité, présenta aux chambres assemblées un rapport «sur la doctrine morale et pratique des prètres et écoliers soi-disant de la Société de Jésus.» Une nouvelle commission fut chargée par le parlement de vérifier les assertions accablantes du rapport. Le roi essaya de gagner du temps. Le 4 août, il envoya au parlement une déclaration qui sursoyait pour un an à toute décision sur tout ce qui concernait la Société. Le parlement enregistra, mais n’en
1. Flassan, Histoire de la Diplomatie Française, t. VI, p. 489. 2. Mém. de Pesenval, t. II, p. 56; d’après le témoignage de Choiseul.
210 LOUIS XV. (1761) publia pas moins deux arrêts foudroyants qu’il avait préparés (6 août). Le premier condamnait au feu une multitude de livres composés par des jésuites depuis deux siècles, comme enseignant une doctrine meurtrière et abominable contre la sûreté de la vie des citoyens et même des souverains, défendait provisoirement à tous sujets du roi d’entrer dans la Société ou de s’y affilier, interdisait toutes fonctions d’enseignementaux prêtres, écoliers, etc., de ladite Société, à partir du {°° avril prochain, sauf à ceux qui se prétendraient autorisés par lettres patentes vérifiées en parlement, de représenter ces lettres ! ; déclarait tous étudiants qui, après les délais fixés, continueraient de fréquenter les écoles des jésuites, en quelque lieu que ce pût être, incapables d’aucuns degrés ou fonctions publiques; demandait aux universités , aux autorités municipales et judiciaires, des mémoires sur les moyens de pourvoir à l'éducation de la jeunesse qu’instruisaient les jésuites. Le second arrêt recevait l’appel comme d’abus interjeté par le procureur-général contre toutes les bulles et brefs des papes qui avaient fondé ou confirmé la Société, et contre « les Constitutions d’icelle; » notamment quant au pouvoir despotique attribué au général, pouvoir indépendant de toute autorité temporelle ou même spirituelle, puisque la papauté s’était liée envers la Société au point de lui accorder que, sil intervenait de la part du saintsiége quelque acte de révocation ou de réformation, la Société pourrait tout rétablir dans l’ancien état, de sa propre autorité et sans autorisation du saint-siége !
Le 29 août, des lettres-patentes du roi suspendirent pour un an l’exécution des arrêts du 6 août. Le parlement enregistra, à la charge que la surséance n’eût lieu que jusqu'au 1° avril, et qu’aucuns vœux ni affiliations ne fussent reçus dans l'intervalle; c’est-à-dire qu’il maintint à peu près ses arrêts. |
Un premier essai de transaction fut tenté, sur ces entrefaites, par la cour de France. Le roi envoya au Saint-Père un projet de déclaration qui serait signé par les supérieurs des maisons de la Société, et qui contenait , entre autres articles, une adhésion aux libertés gallicanes. La seule concession qu’on put obtenir du pape
1. Plus de la moitié des colléges des jésuites (quatre-vingts sur cent quarante huit) s'étaient établis sans titre légal,