‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 87 sur 346 · Flassan, t. VI, p · texte numérisé non relu

Flassan, t. VI, p

2. Flassan, t. VI, p. 498. — Mercure historique, t. CLI, p. 640; t. CLIT, p. 382.

3. Le mot est accepté comme authentique par les historiens diplomatiques, Flassan, Saint-Priest : le Mercure de la Haie l’attribue non à Ricci, mais à Clément XII lui-même.

muer l’ordre o:clésiastique en faveur des jésuites et de se mettre en communication directe, contrairement aux lois du royaume, avec l’assemblée périodique du clergé réunie à Paris au printemps de 1762. Le cardinal de la Roche-Aimon, président de l’assemblée, refusa de recevoir le bref papal et le remit au roi, qui le fit renvoyer au Saint-Père.

Louis XV s'était décidé, ou plutôt résigné, avec son insouciance ordinaire ‘ ; Choiseul, une fois son parti pris, avait secondé la Pompadour avec sa vivacité accoutumée. La lutte avait été ardente à la cour; la reine, le dauphin et leurs amis avaient fait des efforts désespérés afin de sauver la Société. De vieilles habitudes de bienveillance dévote pour les jésuites se combinaient bizarrement chez le roi avec la peur du couteau de Châtel, ravivée par le régicide de Portugal ; Choiseul le prit par une autre peur, celle des parlements et du peuple, qu'il lui montra exaltés contre la Société jusqu’au point de soulever une nouvelle Fronde, si l'on maintenait les jésuites. En fait, il était trop tard pour reculer. Aucun homme d’état n’eût pu le conseiller. La vraie politique, la seule digne, eût été de frapper du haut du trône, et d’en finir par une déclaration royale qui devançât les arrêts des parlements. Louis XV aima mieux laisser toute la responsabilité et tout l’honneur aux cours de justice.

Tout l'hiver de 1761 à 1762 avait été rempli par ces fameux comptes rendus aux divers parlements, où s'étaient épanchés, avec une passion ardente, inépuisable et parfois éloquente, les ressentiments séculaires de la magistrature contre la grande congrégation. Les noms parlementaires des Chauvelin (fils du ministre), des Terrai, des Laverdi, des Castillon , surtout des Montclar et des La Chalotais, égalèrent un instant en popularité les grands noms philosophiques du siècle. Une génération qui ne croyait point au christianisme se remit à prendre parti, avec les accusateurs officiels de la Société, dans les vieilles controverses qui déniaient aux jésuites d’être des chrétiens orthodoxes. Pour un de ces hommes, du moins, la popularité est restée de la gloire :

1. Il donna son aveu par une plaisanterie : « Je ne serais pas fâché de voir le père Desmaretz en abbé {en petit collet au lieu de robe longue). » Desmaretz était le confesseur du roi. Mém. de Besenval, t. Il, p. 58.

[11762] COMPTES RENDUS ET ARRÈÊTS. 213 le caractère de La Chalotais soutint dignement la renommée que lui avaient value sa brûlante polémique contre la Société et son remarquable Essai sur l'Éducation nationale. C'était en patriote et en homme d'état qu’il avait condamné les jésuites ‘.

Le parlement de Rouen n’avait pas attendu la permission du roi pour frapper. Dès le 15 février, il avait annulé et condamné au feu les statuts de la Société, et ordonné à tous les jésuites de vider leurs maisons et colléges ‘situés dans son ressort; puis il leur avait imposé, comme condition d'admissibilité individuelle à des fonctions quelconques, un serment d'adhésion aux Articles de 1682 et de rupture avec la Société et le général. Tous les colléges du ressort du parlement de Paris furent vidés le 1° avril, conformément aux arrêts du 6 août 1761, et livrés à de nouveaux professeurs, oratoriens et autres. Des arrêts analogues à ceux de Rouen se succédèrent à Bordeaux, à Rennes, à Metz, à Pau, à Perpignan, à Toulouse, à Aix. Le 6 août, le parlement de Paris jugea par défaut, contre le général de la Société se disant de Jésus, l’appel-comme d’abus, reçu un an auparavant, et déclara « ledit institut inadmissible, par sa nature, dans tout état policé, comme contraire au droit naturel et tendant à introduire, dans l’église et dans les états, non un ordre qui aspire véritablement et uniquement à la perfection évangélique, mais plutôt un corps politique dont l'essence consiste dans une activité continuelle pour parvenir, par toutes sortes de voies, d’abord à une indépendance absolue et successivement à l’usurpation de toute autorité; notimment en ce que, pour former un corps immense répandu dans tous les états sans en faire réellement partie. ladite Société s’est constituée monarchique.. en sorte qu’autant elle se procure de membres dans les différentes nations, autant les souverains perdent de sujets qui prêtent, entre les mains d’un monarque

1. « Je prétends revendiquer pour la nation une éducation qui ne dépende que de l'état, parce qu’une nation à un droit inaliénable et imprescriptible d'instruire ses membres; parce qu’enfin les enfants de l’état doivent être élevés par l’état, » — Rapport du procureur-général Caradeuc de La Chalotais au parlement de Bretagne. — II importe de remarquer que la question est posée ici non point entre le monopole et la liberté, suivant la formule dont on a tant abusé de nos jours, mais entre la patrie et la théocratie étrangère. — Le rapport de Montclar, dit M. Villemain, est un chet-d'œuvre de méthode et de clarté.

étranger, le serment de fidélité le plus absolu et le plus illimuté.…., corps qui, par son existence même au milieu de tout état où il serait introduit, tend évidemment à effectuer la dissolution de toute administration et à détruire le rapport intime qui forme le lien de toutes les parties du corps politique * ».

Le parlement eût pu se dispenser de faire précéder ces sérieuses et solides conclusions de prémisses qui se réfutaient par leur exagération même, d’un amas énorme de citations combinées afin d’imputer à la Société des jésuites la justification systématique de tous les vices et de tous les crimes. Quoi qu’il y ait à dire sur la morale des jésuites ?, leur vrai crime est d’être un état dans l'État, un corps étranger dont la présence parasite est, comme le parlement le dit très-bien, un principe de dissolution, un principe morbide dans le corps national.

Le parlement termine en déclarant les vœux des jésuites non valables et la Société déchue de sa première admission et de son rétablissement (sous Henri IV) (aux conditions duquel elle ne s'était, d’ailleurs, jamais conformée), et irrévocablement exclue du royaume. Il défend à toutes personnes de proposer ou solliciter jamais le rappel de la Société, à peine de poursuites criminelles. Il enjoint à tous les membres de la Société de vider leurs maisons sous huitaine, sans pouvoir se réunir de nouveau , et impose à ceux d’entre eux qui aspireraient à des fonctions quelconques, le mème serment qu'avait dicté le parlement de Rouen.

L'arrêt fut promulgué au nom du roi. Un autre arrêt, du même jour, confirmé et modifié, quelques mois après, par un règlement du conseil, pourvut à ladministration des colléges, aux pensions alimentaires des ex-jésuites et au paiement des créanciers, qui, pour Le dire en passant, ne furent jamais complétement payés.

L'effet sur l'opinion fut immense : avoir vu crouler si facilement ce colosse aux pieds d'argile, eela semblait un rêve ! Ce qui restait des jansénistes, et, en général, la vieille bourgeoisie, semigallicane, semi-voltairienne, battait des mains avec transport. Les philosophes et les politiques voyaient dans la chute des jésuites le

1. Anciennes lois françaises, t. XXII, p. 328. 2. V. nos t. VIII, p. 313-320, et XI, p. 73-78.

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