JÉSUITES ABOLIS EN FRANCE
premier coup porté à l'édifice du passé et le présage de la ruine prochaine de tous les moines, de tous ceux, du moins, qui menaient la vie active et relevaient de chefs étrangers !.
La joie, cependant, n’était point unanime : il y avait de l’opposition, des plaintes amères, une agitation sourde parmi les nombreux affiliés ou pénitents des jésuites, parmi les esprits qu’effrayait le progrès de l’incrédulité et qui regardaient les jésuites comme les grenadiers de l'armée de la foi. Les pamphlets pleuvaient. On sut que le pape avait cassé, em consistoire secret, les arrêts des parlements; mais il n’osa donner aucune publicité à son allocution. Quelques évèques publièrent des mandements hostiles, et, ce qui était le plus grave, quelques parlements hésitaient à suivre leurs confrères et n’avaient pas encore fait vider les colléges de leurs ressorts ; les parlements de Metz, de Grenoble, de Dijon, gardaient des ménagements; celui d’Aïx n’avait voté la suppression qu’à une voix de majorité; les parlements de Besançon et de Douai étaient tout à fait favorables à la Société. Quelques arrêts du conseil, sur les questions d'exécution, avaient un caractère dilatoire qui inquiétait le parlement de Paris et ses alliés des provinces. Le parlement de Paris, secondé par le ministère, n’épargna rien pour pousser le roi à un acte irrévocable. Le parlement fit brûler une virulente instruction pastorale de larchevèque de Paris, qui avait comparé la Société de Jésus à la sainte cité de Jérusalem *. Le roi relégua l’archevèque à quarante
1. V. le Livre de d’Alembert, De la Destruction des Jésuites, 1765 (publié sous l’anonyme); et Correspondance de Voltaire, passim. — « L'esprit monastique, avait dit La Chalotais au parlement de Bretagne, est le fléau des états : de tous ceux que cet esprit anime, les jésuites sont les plus nuisibles, parce qu'ils sont les plus puissants ; c’est donc par eux qu’il faut commencer à secouer le joug de cette nation pernicieuse. »
Aprés la suppression des jésuites, le gouvernement s’occupa de remédier à quelques-uns des abus du monachisme. Un édit de mars 1768 défendit de s'engager dans la profession monastique, avant vingt et un ans pour les hommes et dix-huit ans pour les filles. On appelait cela un remède! qu’on juge de ce qu'était le mal! — Le même édit tend à diminuer le: nombre des couvents par des réunions; la plupart n'avaient plus qu’un petit nombre de religieux. Une partie des moines allaient d’euxmêmes au-devant de la sécularisation. Il y eut chez les bénédictins une espèce de schisme : beaucoup d’entre eux demandaient au pouvoir civil la suppression de ce qu’il y avait dans leurs règles de plus contraire à l’esprit du siècle. Le pouvoir civil recula.
2. Parmi de nombreuses apologies des jésuites, condamnées au feu par le parle-
licues de Paris (janvier 1764). Le 22 février, le parlement ordonna que tous les jésuites, sans distinction, prêtassent serment , sous huitaine, de ne plus vivre sous l'empire de leur institut, d’abjurer les maximes condamnées et de n’entretenir aucune correspondance avec leurs anciens chefs. Un petit nombre seulement obéirent. Le 1% juin, le parlement supprima deux brefs du pape.
Le parlement l’emporta. za mort de madame de Pompadour (15 mars 1764) n’ébranla pas Choiseul et ne profita point aux jésuites. Une déclaration royale de novembre 1764 supprima entièrement la Société en France, permettant aux anciens membres de la Société de vivre en particuliers dans le royaume, sous l’autorité spirituelle des ordinaires et en se conformant aux lois. Le parlement aggrava leur position par un arrêt qui les assujettit à résider dans leur diocèse natal, à se présenter tous les six mois devant les substituts du procureur-général aux bailliages et sénéchaussées, et leur interdit d'approcher de Paris plus près que dix licues !.
Après le Portugal, la France avait frappé; après la France, ce fut le tour de l'Espagne. Ici, les motifs purement nationaux qui avaient poussé le gouvernement portugais se combinèrent avec les inspirations philosophiques de l'esprit du siècle. Le roi était pourtant, de sa personne, fort étranger à ces inspirations : Charles IIE, le seul monarque estimable et quelque peu sensé que les Bourbons aient donné à l'Espagne, tout en remplaçant sur le trône l’hypocondrie fainéante de ses tristes prédécesseurs par une activité salutaire que soutenait le sentiment du devoir, avait conservé des traditions de sa famille une dévotion rigoureuse et minutieuse; mais sa dévotion n’était point servile vis-à-vis de Rome et ses ministres avaient de la philosophie pour lui. Les d’Aranda, les Campomanes, les Roda, les Moniño (depuis plus connu sous le nom de Florida-Blanca), étaient plus ou moins complétement enveloppés dans le mouvement des idées françaises. Ils n’eurent
ment, on remarque un certain Appel à la Raison, par Caveirac, l’apologiste de la. Saint-Barthélemi. Une autre Apologie plus célèbre est celle du jeune jésuite Cerutti, esprit ardent et passionné, qui devint depuis un révolutionnaire de 1789.