CIIARLES TII ET LES JÉSUITES
pas besoin de suggérer au roi, contre les jésuites, des préventions qui existaient dans son esprit dès le temps où il régnait à Naples : les souvenirs de l'affaire du Paraguai, antérieure à son avénement au trône d'Espagne, avaient été ravivés par les plaintes des vicerois de l'Amérique espagnole sur les accaparements commerciaux des jésuites. Charles IIT, néanmoins, hésita beaucoup avant de prendre un parti violent. Il commença de s’irriter, lorsqu’en 1765, on crut reconnaître la main des jésuites, en même temps que celle des Anglais, dans les troubles graves qui éclatèrent parmi les populations hispano-américaines, à l’occasion d’un nouveau système d'impôt. L'Espagne eut bientôt le contre-coup de ces mouvements : un des ministres de Charles IIT, l'Italien Squillace s'était rendu impopulaire à la fois comme étranger, comme novateur et comme despote, chez un peuple fier et routinier, peu disposé à accepter le progrès par le despotisme; Squillace s'étant avisé de prohiber les grands chapeaux rabattus et les grands manteaux (chambergos, capas), ces deux pièces essentielles du costume national, Madrid se souleva en fureur; la garde du roi fut mise en déroute; le roi fut obligé de capituler avec l’émeute, et le ministre dut quitter l'Espagne (23-27 mars 1766).
Le caractère espagnol eût pu suffire, à la rigueur, pour expliquer naturellement la sédition ; cependant Charles IT, profondément ulcéré, attribua son affront à la Société de Jésus. Ce ne furent point, comme on l’a imaginé, des manœuvres secrètes de Choiseul qui circonvinrent le roi d'Espagne, ce fut le résultat d’une enquête fort sérieuse, poursuivie secrètement par ordre de Charles, qui persuada ce prince de la culpabilité des jésuites. Leur plan, à ce que Charles affirma à l'ambassadeur de France, était de lui faire imposer par la révolte de tout autres conditions que le renvoi d’un ministre et de le mettre en tutelle dans les mains d’un parti qui voulait enlever à l'Espagne le bénéfice du peu de progrès qu’elle avait commencé de faire ‘. Les jésuites au-
1. Deux concordats passés en 1737 et en 1753 avaient porté quelque atteinte à la domination ultramontaine : un décret de 1762, qui fut abrogé, puis rétabli, avait beaucoup modifié et affaibli l’Inquisition. V, W. Coxe, L'Espagne sous les Bourbons, t. V, p. 68; et, dans Saint-Priest, De la Suppression de la Société de Jésus, l'analyse des dépêches de l'ambassadeur de France à M. de Choiseul.
raient visé à se dédommager en Espagne de leurs désastres de France et de Portugal!.
Ce qui est sûr, c’est que Charles LL, loin d’être l'instrument du cabinet de Versailles, n’avertit Louis XV et Choiseul qu’au moment même où il allait agir, après un an de préparatifs mystérieux. Le 2 avril 1767, une pragmatique royale non-seulement supprima la Société de Jésus, mais expulsa les jésuites de toute la monarchie d’Espagne, avec défense à tout Espagnol de discuter la mesure prise par le roi, même pour l’approuver , à peine de lèse-majesté, « parce qu’il n'appartient pas aux particuliers, disait la pragmatique, de juger et d'interpréter les volontés du souverain. » La violence de l'exécution répondit à cet étrange langage. Le même jour, à la même heure, dans toute l’étendue des possessions espagnoles, d’un bout du monde à l’autre, les jésuites furent arrêtés et embarqués ou dirigés sur des ports de mer ?. Tous les vaisseaux qui les portaient firent voile pour les ports de l’état romain. Charles II renvoyait les jésuites au pape comme étant, en réalité, ses sujets et non ceux de la couronne d'Espagne.
A l'instigation du général Ricci lui-même, qui régnait à Rome sous le nom du vieux Clément XIIT, la cour de Rome répondit à la notification de Charles II qu’elle ne recevrait pas les bannis, quoique Charles IT eût promis d’asssurer leur subsistance. L’Espagne n'en tint compte. Quand les premiers navires espagnols, chargés de jésuites, arrivèrent devant Civita-Vecchia , ils furent reçus à coups de canon ! La colère et le désespoir avaient donné le vertige à Ricci! Les Espagnols, ne voulant pas employer la force contre le pape, reprirent le large et allèrent se présenter successivement devant Livourne, devant Gênes, devant les ports de la Corse, occupés par les Français; on les refusa partout, jusqu’à ce qu'enfin Choiseul, sur les instances de Charles III, eût con-
1. Les Jésuites jugés par les rois, les évéques et le pape, publié par L. Viardot, p. 18-25; 1857, in-12. C’est la traduction de tout ce qui concerne les jésuites dans l'Histoire espagnole de Charles IT, de don Ant. Ferrer del Rio, histoire écrite d’après la correspondance de Charles III et les autres documents des archives de Simancas. L'auteur espagnol, d’ailleurs trés-catholique, conclut, par les faits, à la culpabilité des jésuites.
2. Il n’y eut d'exception que pour les vieillards d'âge fort avancé et les malades Instruction du comte d’Aranda; ibid. p. 34,