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LES BOURBONS ET ROME

un perpétuel cauchemar‘. Il ne songea qu'à gagner du temps, sans rien déterminer, et se trouva bientôt entre.les menaces ouvertes de Charles IIT, dont l’impatience excitait l’indifférent Louis XV, et les menaces sourdes des jésuites, qu: l’alarmaient sur sa vie par de sinistres rumeurs. Le poison devint son idée fixe : Choiseul traita ces alarmes avec sa légèreté accoutumée ?; Voltaire avait mis à la mode l’incrédulité en matière de poison. Le roi d'Espagne offrit au pape des soldats pour le défendre, comme si le genre de péril que redoutait Ciément se pouvait repousser avec des baïonnettes. Afin d'obtenir un nouveau délai, le Saint-Père écrivit à Charles I une lettre où il s'engageait formellement à l'abolition de la Société et reconnaissait que « ses membres avaient mérité leur ruine par l'inquiétude de leur esprit et l'audace de leurs menées (avril 1770). » Cette promesse écrite le mettait entièrement à la discrétion des Bourbons. Il fit une autre concession, en supprimant la fameuse bulle Zn cœænû Domini, qui excommuniait de fait tous les princes, magistrats, etc., qui touchaient aux biens de l’Église ou portaient une atteinte quelconque à ses priviléges.

Les jésuites lutièrent jusqu’au bout avec l'énergie du désespoir. Leur général rechercha la protection des puissances hérétiques ou schismatiques hostiles à la maison de Bourbon : il tenta d’intéresser Frédéric IT, la tzarine et l'Angleterre même à la cause de la Société. Sur ces entrefaites, Choiseul tomba du ministère, par des causes qui seront indiquées plus loin (décembre 1770) : la Société se crut sauvée et vengée. Les jésuites présentèrent à Louis XV un mémoire où ils demandaient la mise en jugement de divers agents diplomatiques de Choiseul, espérant arriver ainsi jusqu’à l’ancien ministre lui-même. Leurs illusions furent bientôt dissipées. La cour d’Espagne était bien plus acharnée que Choïseul à leur perte, et Louis XV n’osa compromettre le Pacte de famille en refusant la continuation de son secours à Charles III. Les jésuites

1. Il avait pu donner des espérances aux deux partis, mais l'historien espagnol de Charles III, don Ant. Ferrer, établit qu’il n'avait pas pris, comme on l’a dit, avant son élection, l'engagement de supprimer les jésuites. Les Jésuiles jugés, ete., p. 60-63.

2, « Personne ne serait sûr de mourir dans son lit, si tous les intrigants devenaient des assassins. » — Dépêche de Choiseul, citée par Saint-Priest : Suppression de la Socicié de Jésus.

s’efforcèrent alors de redowbler les terreurs de Clément XIV. Les prédictions de mort pleuvaient de toutes parts : le général Ricci s'était abouché secrètement avec une devineresse qui prophétisait la vacance prochaine du saint-siége. Les cours liguées l’emportèrent toutefois. Le dernier prétexte de résistance manquait : Marie-Thérèse, entraînée par l’empereur son fils, avait consenti à la suppression de la Société. Le bref d’abolition parut le 20 juillet 1773. Le Saïnt-Père y passait en revue les accusations portées contre les jésuites, et, sans les admettre absolument, il reconnaissait que « les membres de cette Compagnie n’ont pas peu troublé la république chrétienne, et que, pour le bien de la chrétienté, il valait mieux que l’ordre disparüt. Les dernières maisons de l’ordre furent fermées : le général Ricci fut enfermé au château Saint-Ange, et la cour de Versailles restitua encore une fois au pape Avignon et le Comtat Venaissin, que Choiseul avait eu l’intention de garder et que la Révolution devait bientôt réunir définitivement à la France.

Les prévisions de Clément XIV ne se réalisèrent pas sur-lechamp. Durant quelques mois après ce grand acte, sa santé se soutint, sa gaieté était revenue. Un jour (c'était vers la fin de la semaine sainte de 1774), il sentit une commotion intérieure suivie d’un grand froid : des symptômes funestes se succédèrent et ne le quittèrent plus; tout le système physique se désorganisa ; la raison s’égara : l’infortuné pontife ne recouvra la possession de lui-même que pour mourir après de longues tortures (22 septembre 1774). Le cri de Rome fut qu’il mourait par l’aqua tofana. La question est restée incertaine. Le cardinal de Bernis, ambassadeur de France à Rome à l’époque de la catastrophe, après une enquête secrète sur les circonstances de la maladie et de la mort de Clément XIV, avait rédigé une relation qui devrait se trouver aux archives des affaires étrangères et qui a disparu; le cardinal de Bernis était convaincu de l’empoisonnement de Clément XIV, et, d’après son témoignage, le pape Pie VI, succésseur de Clément, n'en doutait pas plus que lui ‘. Mais, d’une autre part, le

1. « Le genre de maladie du pape, et surtout les circonstances de sa mort, font

croire communément qu’elle n’a pas été naturelle. Les médecins qui ont assisté à , D . . . :

l'ouverture du càdavre s'expliquent avec prudence, et les chirurgiens avec moins

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