CLÈMENT XIV. L'ORDRE ABOLI
ministre espagnol Moñino (Florida-Blanca) et le ministre napolitain Tanucci n’y crurent point et pensèrent que Clément était mort de peur du poison, et par l’abus du contre-poison, mais non par le poison; ils accusent les jésuites d’avoir vraiment tué le pape, mais par un système de terreur organisé autour de lui, et de se vanter d’un crime qu’ils n’ont pas commis pour se faire croire plus redoutables qu’ils ne sont.
Le rôle de la grande association créée au xvi° siècle pour combattre le libre essor de l'esprit et de la personnalité humaine n'était pas terminé : la victoire du xvin* siècle n’était pas définitive. Les jésuites étaient destinés à reparaître et à voir s’effacer devant eux le jansénisme et presque entièrement le gallicanisme lui-même, cette tradition qui avait autrefois préservé la France de partager la décadence profonde des royaumes d'obédience, des peuples catholiques ultramontains. Ce n’était point par leur propre force que les jésuites devaient renaître et envahir l’église catholique, mais par la faiblesse d'autrui, par l’affaissement des âmes. Deux causes devaient produire leur retour : l’une était la tendance à la concentration , l'effort vers l'unité à tout prix dans l’église, après les terribles coups de la Révolution; l’autre était l’insuffisance du résultat qu’eut dans l’ordre religieux et moral la philosophie du xvie siècle, les principes, ou fatalistes et matérialistes, ou purement critiques, ayant gêné l’expansion et entravé les développements des principes de régénération et de vie. De là, pour un
de circonspection, » Dépêche de Bernis, 28 septembre. — « Quand on sera instruit, autant que je le suis, par les documents certains que le feu pape m'a communiqués, on trouvera la suppression (de la Société) bien juste et bien nécessaire. Les circonstances qui ont précédé, accompagné et suivi la mort du dernier pape, excitent à la fois l’horreur et la compassion. » Dépêche du 26 octobre 1774. — « Je n’oublierai jamais trois ou quatre effusions de cœur que le pape (Pie VI) a laissées échapper avec moi, par lesquelles j'ai pu juger qu’il était fort instruit de la fin malheureuse de son prédécesseur, et qu’il voudrait bien ne pas courir les mêmes risques. » Dépêche du 28 octobre 1777. V. Saint-Priest, Suppression de la Sociélé de Jésus. M. de Saint- Priest a fait de vaines recherches pour retrouver la relation annoncée au ministre par le cardinal de Bernis, dans sa lettre du 26 octobre 1774. Ii est à remarquer que Bernis n’avait point d’animosité personnelle contre les jésuites, et que, dans le cours des négociations, il avait montré assez de longanimité à leur égard pour s’attirer de vifs reproches de la cour d’Espagne.
1. Les Jésuites jugés par Les rois, etc., p. 173-178. — Le père Theïner, dans son Histoire du pontificat de Clément XIV, panégyrique de ce pontife, et par conséquent, livre très-contraire aux jésuites, n’admet pas non plus 1c poison.
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temps, une réaction vers le passé, réaction non de foi vivante et d'enthousiasme, mais de découragement, d’impuissance et de peur, réaction religieuse à la surface, déguisant mal un fond d’indifférence pour les intérêts moraux et pour les choses du monde intérieur. Le christianisme des jésuites, celui qui se contente des apparences ; est seul capable de se prêter à cette société que le regard prophétique de Bossuet avait vue par delà le xvi siècle encore à naître !!
Une autre série d'événements s’était déroulée parallèlement à l'affaire des jésuites, pour aboutir à une catastrophe encore plus éclatante et qui devait ébranler bien plus profondément la vieille société française. La lutte de la magistrature et de la cour s’était renouvelée à l’occasion des finances, comme de coutume, mais avec de plus larges proportions, et, après une courte trêve, avait été poursuivie jusqu’au bout comme le combat de deux systèmes de gouvernement, dont l’un finit par terrasser l’autre, à la veille de s’abimer lui-même.
Le récit de la Guerre de Sept Ans a dû suffisamment faire pressentir dans quel état pouvaient se trouver les finances à l’issue de cette déplorable guerre. Les charges annuelles étaient énormes : les rentes perpétuelles, à elles seules, s’élevaient à 93 millions et demi, au capital de 2 milliards 157 millions, et il existait, en outre, une masse très-considérable de rentes viagères et de tontines, sans parler de la dette flottante et des aliénations de revenus. Les anticipations sur les revenus futurs allaient à 80 millions. On n'était pas même quitte des charges extérieures de la guerre. On dut payer, de 1762 à 1769, 33 à 34 millions pour l’arriéré des
1. V. notre t. XVI, p. 433. — Sur les péripéties de l'affaire des jésuites, V. le Mercure hist., années 1756-1774, t. 140-176 : les tables de chaque volume indiquent tout ce qui se rapporte aux jésuites. — Saint-Priest, Suppression de la Société de Jésus; travail fait principalement sur les correspondances diplomatiques inédites. -— Flassan, Hist. de la Diplomatie française, t. VI, liv. 1V. — Vie privée de Louis XV, t. IV, p. 44-63. — W. Coxe, Hist. d'Espagne sous Les Bourbons, t. IV, ch. Lx1v; t. V, chap. LXV. — De la Destruction des Jésuites en France, à la suite des Mém. de madame du Hausset, p. 166. — Bachaumont, Mém. secrets, passim. — Voltaire, Siècle de Louis XV; — Histoire du parlement de Paris, ch. LVII1. — Mém. de l'abbé Georgel {exjésuite), t. Ier, L'accord du jésuite Georgel et de l'Anglais Coxe contre Choiseul est curieux. — Les jésuites jugés par les rois, ete., publié par L. Viardot. — Hist. du pontificat de Cläment XIV, par le P. Theiner, prêtre de l’Oratoire.
subsides octroyés à l’Autriche avec le sang de la France, afin de soutenir une guerre tout autrichienne! On paya à des spéculateurs anglais les dettes du Canada, qu’on n’avait pas payées aux malheureux Canadiens, et dont les titres avaient été rachetés à vil prix par ces étrangers.
Le gouvernement s’acquitta envers les étrangers, mais il débuta par manquer à ses engagements envers la nation. Deux édits et une déclaration du roi supprimèrent les doublements et triplements de capitation et le troisième vingtième à partir de janvier 1764, mais prorogèrent pour six ans le second vingtième, qui devait aussi finir à la paix, et les deux sous pour livre du dixième, qui avaient survécu au dixième lui-même; on prorogea également pour cinq ans les dons gratuits des villes, qui devaient finir en 1765, terme après lequel, suivant les propres paroles de l’édit qui les avait exigés, « ils ne pouvaient être continués sous quelque prétexte que ce püût être. » On rétablit le centième denier sur les mutations des immeubles fictifs, plus six sous pour livre. Tous ces fonds ne devaient pas même être employés à l'amortissement de la dette, mais bien être versés au Trésor : c'était le premier vingtième, évalué à 20 millions par an, qu’on affectait au rétablissement de la caisse d'amortissement créée en 1749; par conséquent, le premier vingtième, au lieu de finir dix ans après la paix, conformément à la parole royale, était prorogé indéfiniment, ou, du moins, il serait transformé en un nouvel impôt foncier, dont la juste proportionnalité serait établie, ainsi que l’égalisation de la taille, au moyen d’un cadastre général des biens-fonds, que l’on exécuterait en sept ans. La promesse d'exécution d’un cadastre, projet déjà conçu sous Dubois, ne reposait sur aucune garantie. Enfin, les édits royaux ordonnaient la liquidation, c’està-dire la réduction forcée et le remboursement des rentes autres que celles de l'Hôtel de Ville, des charges diverses, arrérages, rentes viagères et tontines, ce qui était une violation manifeste de la foi publique ‘.
Le parlement de Paris, au lieu d’enregistrer, fit de vives remontrances, demanda que les opérations de la caisse d’amortisse-