‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 98 sur 346 · ÉDITS ÉCONOMIQUES. GUYANE · texte numérisé non relu

ÉDITS ÉCONOMIQUES. GUYANE

la pleine liberté de commerce fut octroyée à la Guyane. C'était un faible dédommagement pour les désastres que la coupable imprévoyance du ministère avait récemment attirés sur cette colonie. Après la paix de 1763, Choiseul , rêvant des compensations, pour les pertes de la France, avait jeté les yeux sur le vaste territoire tropical qu’on avait autrefois nommé France Équinoxiale , et s'était figuré qu’on pourrait trouver là de quoi remplacer la Nouvelle France du nord, le Canada. L'entreprise, si chanceuse dans tous les cas, fut conduite avec une imprudence déplorable, On ne prit pas la peine d’étudier ces belles et dangereuses contrées, où la puissante fécondité de la nature recèle tant de piéges pour l’homme. On attira, par de brillantes promesses, des cultivateurs de diverses provinces, et surtout des Allemands et des Alsaciens, plus disposés à l’émigration, selon les tendances des races teutoniques, que les paysans de langue française : on les embarqua pêle-mêle avec bon nombre d’enfants perdus des grandes villes, propres, tout au plus, à ces industries de luxe impossibles dans une colonie naissante; on les jeta sur les rives du Kourou et les îlots du Salut, dans la saison des pluies diluviales du tropique, sans avoir fait les préparatifs nécessaires pour les recevoir. Au lieu des maisons en bois qui leur étaient promises, on les entassa dans de mauvais hangars; les vivres qui leur arrivèrent étaient avariés ; la mortalité se mit entre ces malheureux, et leurs tristes campements ne furent bientôt plus que des cimetières. Sur environ 12,000, peut-être 2,000 au plus échappèrent; ils communiquèrent le fléau qui les dévorait aux anciens colons de Cayenne, qui furent décimés et presque détruits à leur tour (1763-1764). Vers le même temps, une pareille tentative, sur une moindre échelle, coûta la vie à quelques centaines de pauvres gens qu’on voulut établir, sans précautions, à Sainte-Lucie *.

La prospérité de Saint-Domingue, de la Guadeloupe, de la Martinique, des îles de France et de Bourbon, qui s’étaient relevées aussitôt après la paix et dont les riches denrées coloniales allaient toujours se multipliant, fit oublier trop facilement à la France ce lugubre épisode de la Guyane, cette terre aux tragiques

1, V. Desalles, Hist, des Antilles, t. V, p, 368-389. — Mém. de Vergennes, p. 255.

destinées. Le progrès des Antilles françaises ne fut point arrèté par quelques troubles qu’occasionnèrent dans ces îles l’établissement de la milice et deux causes plus générales, les tendances arbitraires des gouverneurs et l'esprit mal endurant des créoles.

A l'intérieur de la France, l’agriculture s’améliorait en dépit des entraves fiscales et autres : les pays d'élections, plus opprimés par le fisc que les pays d’États, étaient précisément ceux où le progrès se manifestait, grâce à la supériorité du système de fermage adopté dans le Nord sur le système de métayage, conservé dans le Midi. Depuis que les économistes avaient mis le labourage à la mode, que les sociétés agronomiques se formaient de toutes parts, l'exemple et les secours des grands propriétaires, qui se tournaient de nouveau vers le sol, encourageaient les fermiers, et la liberté du commerce des grains leur inspirait une ardeur toute nouvelle, signalée par l’exhaussement général des baux. Le pauvre paysan se ressentait des ménagements qu’on avait pour le fermier aisé. La population croissait, quoique lentement et faiblement : trop de causes sociales entravaient son essor! En 1767, le savant et laborieux abbé Expilli, aussi bien renseigné qu’on pouvait l'être avec les ressources statistiques imparfaites de ce temps, l’évaluait à 22 millions d’âmes (il ne donnait que six cent mille habitants à Paris); deux autres statisticiens, Messance et La Michaudière, l’estimaient à 22 millions et demi. Elle devait s’accroître encore de 3, peut-être de 4 millions d’âmes jusqu’à la Révolution, grâce aux améliorations dues à l’esprit du stéclen:

La paix intérieure, cependant, n’avait pas été de longue durée, ou, plutôt, elle n’avait jamais été complétement rétablie. Il régnait en Bretagne, depuis plusieurs années, une agitation qui finit par ne plus se contenir dans les limites de cette province et par gagner tout le royaume. Cette agitation avait deux causes : l'affaire des jésuites et la violation des vieilles libertés bretonnes, qui, tant de fois faussées et comprimées, étaient toujours reven-

1. Lavoisier et Lagrange évaluent la population, de 1789 à 1791, à vingt-cinq millicus d'âmes; Dupont de Nemours, en 1791, à vingt-sept millions. Parmi les améliorations pratiques dues aux philosophes, il faut citer la translation des cimetières Lors des villes, L'arrêt du parlement de Paris à ce sujetest de mars 1765.

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