LIVRE YII
Triste étal de la Prusse. — Comment Frédéric remédie à tant de maux. — Succès de ses efTorts. — Erreurs du Roi dans quelques parties de Tadministralion. ^Voyages politiques du prince Henri. — Entrevues du roi de Prusse et de Joseph II. — Partage de la Pologne. — Révolution en Suède. — Faits divers.
1768 Enfin TEuropc respira ; chaque puissance put songer à cicatriser ses plaies. La Prusse était dans une situation déplorable : « On ne peut se représenter cet État que sous rimage d*un homme criblé de blessures, affaibli par la perte de son sang, et près de succoml)er sous le
poids de ses souffrances Dans ces conjonctures, le
gouvernement n'avait d'autre exemple à suivre que celui d'un sage médecin, qui, à l'aide du temps et par des remèdes doux, rétablit les forces d'un corps exténué. « Ces considérations étaient si puissantes, que le gouvernement intérieur absorba toute mon attention. La noblesse était dans un état d'épuisement, le petit peuple ruiné; nombre de villages avaient été brûlés, beaucoup de villes détruites, soit par des sièges, soit par des incxîndiaires a|>ostés par reunemi; une anarcliie complète
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avait bouleversd tout Tordre de la police et du gouver- nca nement; les finances étaient dans la plus grande confusion ; en un mot, la désolation était générale ; ajoutez à tant d'embarras que les vieux conseillers et ministres des finances étaient morts durant le cours de cette guerre, et qu'isolé/ pour ainsi dire, et manquant d'aides, je fus obligé de choisir de nouveaux sujets, et de les former en même temps aux emplois auxquels je les destinais.
« L'armée ne se trouvait pas dans une meilleure situation que le reste du pays; dix-sept batailles avaient fait périr la fleur des officiers et des soldats; les régiments étaient délabrés, et composés en partie de déserteurs ou de prisonniers de l'ennemi. L'ordre avait presque disparu, et la discipline était relâchée, au point que nos vieux corps d'infanterie ne valaient pas mieux qu'une nouvelle milice. Il fallut donc penser à recruter les régiments, à y rétablir l'ordre et la discipline, surtout à ranimer les jeunes officiers par l'aiguillon de la gloire, pour rendre à cette masse dégradée son ancienne énergie.
« Le tableau que présentait la politique n'était pas plus flatteur que ceux que nous venons d'exposer. La conduite de l'Angleterre, sur la fin de la dernière guerre, avait rompu notre alliance avec elle; la paix séparée qu'elle fit avec la France, les négociations qu'elle entama en Russie pour me brouiller avec l'empereur Pierre III, les avances qu'elle avait faites à la cour de Vienne pour lui sacrifier mes intérêts, toutes ces infidélités ayant dissous les liens qui m'avaient uni à la II. u
210 iiiSTOiiis
1763 Grande-Bretagne, me laissaient, après la paix géqérale, isolé et sans alliés en Europe \ >>
Sur une population de quatre pdillions cinq ceut mille âmes, cinq cent mille ayaient disparu. De Kfopveaux désastres vinrent ajouter au deqil de la patrie : deux fois, en quatre ans, la ville (|c ]Kœnigsberg fut réduite en cendres; le feu dévora égaleipent, en Silésie, Freystœdtel, Obcr-Glogau, Prachwitz, Ilagnau, Nauml)Ourgsur-la-Queiss et Goldberg; dans TÉlectorat, Naueu; dans la Nouvelle-Marche, Calies, et une partie de Landsberg; en Poméranie, Belgard et Tempelbourg.
Voilà pette fponarchie qui allait néanmoina devenir si florissante! Tant, chez un prince patriote et éclairé, la passion du bien public peut enfanter de merveilles ! Tan( l'aime de Frédéric resta, jusque sous les glaces de l'Age, embrasée de ce feu créditeur I a Los princes, disait-il, doivent ôtre comme la lance d* Achille, qui guérissait les blessures qu'elle avait faites ^ s'ils causent des maux aux peuples, leur devoir est de les réparer. »
Jetons uq coup d'œil sur la Silésie.
Cinq peuples distincts, parlant tous un langage difTéi*ent, les Polonais, les Hongrois, les Bohémiens, les Vandales (de la Nouvelle-Marche), les Allemands Tentourent. Manufacturière à la fois et agricole, elle est, dans sa partie méridionale , couverte de montagnes boisées et d*excellents pâturages. S'étendant, au septentrion, en une vaste plaine entrecouj[>ée de forêts, de lacs, de
> rr^cl^ric, Mémoire ilfpuû la pair de lluLerUbaisrg^ en I7G3, )ia-
i/ii ti la liH ihi jHtrtage île la Pologne, m 1775
DE PRÉDÉUIC 11. 2^4
tnardcages^ elle offre au culljvateur un sol excellent. Ce nca fut là que se coii centrèrent, peqdant longtemps, toutes les fureurs de la guerre. Aussi, en 1763, pette contrée, naguère si fertile, était-elle en proie à la plus horrible misère. Le Roi, la déchargeant d'impôts pour un certain temps I distribua dans les pampagnes dix-sept mille chevaux sortis de l'armée; ses magasins militaires, ceux des Russes en Pologne, qu'il acheta, ^'ouvrirent aux consommateurs ; Vespoir d'un heureux avenir vint ranimer l'esprit public. De nouvelles villes s'élevèrent; d'autres furent reconstruites en pierre, presque entièrement aux frais du Roi. Ainsi Freistadt, Prach-Witz, Polkwitz, Rauden,Hen'nstadt, Gurau, Wintzing, Jauer, Neumarck, Freibourg, Hainap, etc., appelèrent de nombreux habitants dans des demeures commodes. En quelques années, deux cent cinquante villages, deux mille établissements agricoles ou industriels furent créés. La Couronne possédait trop de métairies : cent cinquante au moins furent converties en hameaux. Aussi, dès l'année 1776, malgré les déjsastres d'une guerre récente , la population s'était-elle considérablement accrue.
Peu à peu, l'économie rurale de la Grande-Bretagne, le système des fermes, le mode d'enclos et d'amélioration des terres s'élendij; j^ans le royaume. Sur l'invitation du monarque prussien, un fermier anglais entreprit^ le premier, de rendre les sables de Brandebqurg propf*es à l'agriculture. Entre autres procédés, il y plantait, en grande quantité, des navets qu'on laissait pounir eu terre. De Ih, une couche de terre végétale suifisnnte pour o!)lenirdîvei*scs espèces de pAturagos. Pratii|iinos d'a-
242 HISTOIHE
nc.1 bord sur les domaines de la Couronne, les expériences furent ensuite étendues aux terres des particuliers.
Dans chaque cercle de la province, des médecins , entretenus aux frais du Roi, veillaient à la santé des hommes, et des vétérinaires à celle des bestiaux. Chaque village fut tenu d'avoir une pompe, chaque particulier d'entretenir chez lui un certain nombre de seaux de cuir, et d*autres appareils propres à éteindre le feu ; règlements fort sages dans une contrée où la plupart des maisons étaient formées, à la polonaise, de troncs d'arbres posés les uns sur les autres, et recouvertes de paille, sans cheminées de maçonnerie.
En général, les cantons protestants se faisaient remarquer par des campagnes mieux cultivées, par un liétail mieux entretenu. La nature du sol n'était pas l'unique cause de cette différence, l'excessive multiplicité des fêtes exerçant chez les Catholiques une influence fâcheuse. Attiré sans cesse hors do ses foyers, vers de nombreuses chapelles, le laboureur dépensait, en pieux voyages, le fruit de ses travaux, tandis que son champ restait en souffrance. Si, pour rendre cette vérité plus sensible, on emploie le secours des chiffres, on est vraiment surpris du résultat : en admettant que, dans une année, cinquante mille hommes consacrent deux joui*s seulement à des pèlerinages, et que dix fêtes (ce nombre n'a certes rien d'exagéré) suspendent le travail de cinq cent mille individus, voilà cinquanteun millions de journées pei*dues pour l'agriculture. A cette époque, chacune de ces journées pouvant être estimée à deux gros (environ six sous), Frédéric, à
DK FRÉOÉIUC II. 215
Taidede sages modifications, augmenta, de 657,500 i^ea florins, les revenus de la province.
Par des garnisons, par rétablissement de nouvelles fabriques dans les villes, et de colons étrangers dans les campagnes, il travailla cnergiquement à développer les ressources de l'agriculture. N'était-ce pas, en effet, créer de nouveaux débouchés aux denrées?
C'est dans la Haute-Silésie qu'il établit les plus fortes colonies, composées en grande partie d'Allemands. Pour opérer quelques changements dans les mœurs, dans le langage et dans les procédés agricoles des habitants, encore tout à fait Sarmates, on n'admit des Polonais que dans les conti*ées tout à fait allemandes.
Chaque colon recevait une maison avec écurie et grange, douze à vingt arpents environ de terres à défricher, un jardin d'un arpent, et le bétail nécessaire, avec exemption des corvées et du service militaire pour lui et ses fils, et de tout impôt pendant quelques années.
Quand Frédéric eut créé dans les forêts de ses domaines un nombre convenable de villages, il excita les seigneurs des terres à imiter son exemple. Chaque seigneur qui établissait un colon étranger sur ses terres, recevait de la caisse royale une gratification de cent cinquante écus. Dans des contrées où les terres et la main-d'œuvre sont à vil prix, cette indemnité avait de la valeur. Le lloi exigeait, en outre, que ces colons fussent exempts de tout service, et leur terre assurée entre leurs mains à titre de propriété héréditaire. Un village de colons devait avoir au moins six métairies.
Afin d'augmenter aussi dans la province le nombre
2i 4 HISTOIRE
irai des mahœuvrcs et des aulres ouvriers, le Roi donnait aux seigneurs, pour chdqùe nbuvelle maison avec un jardin, soixante-dix ëcus, loi*squ*iIs avaient eux-mêmes le bois de charpente, et cent i^xus quand ils 11*011 avaient point. Après les anndes de franchise^ ces colons ne payaient qu'une légère redevance au seigneur, et un léger impôt à la caisse royale; dans tout le reste, ils étaient almolument libres.
Une preuve du peu de progrès de l'agriculture, en Silésie, à cette époque, c'est qu'on n'ensemençait, chaque année, que les deux tiers des terres de la province, et un tiers restait on jachères. Chaque cultivateur divisait les terres en trois parties, terres d'hiver, terres d'été, et jachères. Dans les terres d'hiver, ainsi nommées parce (|u'oii les ensemence avant l'hiver, on semait du seigle et du tVomeiit. Dans les terres d'été, ensemencées avant cette saison, de l'orge, de l'avoine, du millet, du lin, etc. Les jachères, sans semences, restaient deux ans sans culture, pour $e reposer; on y menait pattre les troupeaux, mais quelle nourriture les bestiaux y trouvaient-ils? Presque toutes les terres delà Silésie sont bonnes; eh bien! grAce au repo$ des jachères, à peine rapportaient-elles quatre boisseaux sur un boisseau de semence.
Ce déplorable système date des temps où le pays était peu peuplé.
Il existait, en Silésie, un autre usiige non moins iiineste : dans l>eaucoup de communes, des cantons entiers ne recueillaient ni blé ni foin; ils servaient de pAhiraj^es communs h un ou h plusieurs villagi's. Avec le
DE FnÉDÉIllG II. 215
régime de la divisioii, chacun aurait pu ctitourer sa J'^ part d*uhe haie, la faire valoir en blé où en herbe, et se procurer par là dix fois pkis de bon fourrage pour nourrir ses bestiaux dans Técurie, ({ùe ces bestiaux n*en trouvent de mauvais dans ces communes.
C'est contre cet état de choses que Frédéric lutta sans cesse.
Quant aux communes, aux pâturages communs, et à la division des terres en trois portions, le Roi ne voulut pas user d'autorité pour opérer des changements ; mais il fonda des prix en faveur de ceux qui se conformeraient à ses intentions patriotiques. Des commissions, composées de magistrats, d'économistes, d'arpcnteul*s, se chargeaient de faire le partage des communes, quand les communautés voulaient y conseiltir. Une ordonhance à ce sujet parut, le 14 avril 1771.
Bientôt, il se fortna, en Silésie, une société d'économistes, qui publia, par la voie de l'impression, le résultat des expériences accomplies.
En 1763, le conseiller privé de Russler étant venu, en qualité de coiiseiller provincial du cercle du Bas- Barnim , féliciter le Roi sur la paix, Frédéric lui demanda : -
be quoi votre cercle a-t-il i)esoin?
Russler. Sire, de chevaux pour la culture des terres, de seigle, pour faire du pain et ensemencet*.
Lb Roi. Je vous donnerai du blé pour dû pain et de la semence ; mais je ne puis pas vous donner de chevaux.
Russler. Je sais que, sur les représentations de M. de
2iC iiisroiutâ
1^63 Brciikciihoil*, Votre Majesté a accoitlc à lu Nouvelle- Marche et à la Poméranie tous les chevaux do bagage et crartillerie. Mais personne n'a parle pour le Bas-Bamim. Si Votre Majesté n'en prend pas soin elle-même, c'est un pays ruiné.
Le Roi. Qui êtes- vous?
RussLER. Je suis Russler, qui ai élé employé pour les limites de la Silésie.
Le Roi. Oui, oui; je vous connais à présent. Assemblez tous les conseillers provinciaux de la Marche électorale. Je veux leur parler.
RussLER. Sire, ils sont tous à Berlin, à Fexception de deux.
Le Roi. Envoyez des messagers à ces deux-là, afin qu'ils viennent aussi à Berlin ; et, jeudi, vous viendrez, avec tous les conseillers, me trouver au château ; alors je vous parlerai plus au long, et je vous dirai comment je veux soulager la province.
Le 1*^ avril, M. de Russler vint à la tête des conseillers provinciaux et porta la pai*ole; comme il s'exprimait avec un peu trop de chaleur, voulant absolument prouver au Roi qu'il était obligé de dédommager la province des pertes qu'elle avait essuyées, Frédéric lui dit :
Mais, paix donc, paix donc; laissez-moi dire... Avezvous un crayon?
Russler. Oui, Sire.
Le Roi. Eh bien ! écrivez ce que je vais vous dicter. M Les conseillers n*ont qu'à faire un état de ce qu'il faut
DE FiiÉDLUIC II. 247
à leurs cercles, de seigle pour du pain et de la se- i763 mence, de chevaux, de bœufs et de vaches. Qu'ils fassent cela avec beaucoup d'exactitude, et, après demain, qu'ils reviennent me trouver; je leur dirai mes volontés. Mais que tout soit exact; car je ne peux pas donner beaucoup. »
En 1779, le Roi, parcourant un district de ses Étals, eut la conversation suivante avec uti forestier et un bailli.
Arrivé à l'extrémité d'une lande sablonneuse, près de Fehrbellin :
Forestier, pourquoi n'a-t-on rien semé sur ces sables?
Le Forestier. Sire, cela n'appartient pas à vos forôts, mais aux champs de la ville. Des gens y sèment par-ci, par-là, des grains. Â droite, on a semé des pommes de pin.
Le lloi. Qui les a semées?
Le Forestier. Notre grand bailli que voici.
Le Roi (se tournant vers le baillt). Allons, dites à mon conseiller privé Michaëlis, qu'il faut semer quelque chose sur ces sables. (Au Forestier.) Mais savez-vous aussi comment on sème des pommes de pin?
Le Forestier. Oh ! oui, Sire.
Le Roi. Ëh bien ! voyons, comment les sème-l-ou? do rOrient à l'Occident, ou de l'Occident à l'Orient?
Le Forestier. De l'Occident à l'Orient.
Le Roi. A merveille; mais pourquoi?
Le Forestier. Parce que le veut souille communément d'Occident.
Le Roi. Voilà qui est bien.
218 iiisTOins
1763 Une autre fois^ dans la même tournée, ce fut avec un M. Fromme, bailli de Fehrbellin, qu*il entama la conversation.
Frommb. Sire, voici déjà deux nouveaux fossés, que nous devons aux bontés deVotre Majesté, et qui tiennent notre trouée sèche.
Le Roi. Ah ! ah ! j'éii suis bien aise. Qui ôtes-vous?
Frommb. Le bailH de Fehrbellin.
Le Roi. Comment vous appelez-vous?
Frommb. Fromme.
Le Roi. Ah! ah ! vous ôtes fils du conseiller provincial Fromme?
Frommb. Sire, avec votre permission, mon père a été conseiller-bailli du bailliage de Laëme.
Le Roi. Conseiller-builli ! cela n*est pas exact. Votre père a été conseiller- provincial, je Tai fort bien connu.
Dites-moi , le désséchemeilt de cette trouée que j*ai fait faire, vous a-t-il été utile?
Frommb. Oui, Siro.
Le Roi. Avez- vous plus de bestiaux que votro prédécesseur?
Fromme. Oui, Siro. J*ai dans cette censé quarante vaches; et, en tout, soixante-dix de plus.
Le Roi. C'est fort bien. Il n'y a pas de maladies épizootiques dans votre canton?
Frommb. Non^ Sii*e.
Le Roi. Y en a-t-il eu?
Frommb. Oui, Siro.
DE PttÂin^hic II. 249
Le lioi. Faites danger à vas bestiaux beaucoup! de n63 sel geitimë, et le mal ne l'evietidra pas.
FnoiiiîÉ. Cést ëe que je faid. Mfaiià le sel corritnUn est presque atissi bon.
Le Roi. N'eil Croyez rien. 11 iie faut fias piler le sel geinme, niais lé nJettrë à pdrtëé du bëtaiî pour qu'il le lèche.
Fromme. Je n y manquerai point.
Le Roi. N'y a-t-il pas d'autres améliorations à faire ici?
Fromiib. Oh! oui, Sire : voici le lac de krcmmeiiscc; si on le desséchait, Votre Àf sijesté aurait 1800 arpents de prairies, sur lesquels on pourrait établir des colons. Cela ouvrirait un débouché par ëàù au canton; avantage immense poiir Fehrbëllih ëtRuppin. On pdurrslit dilisi emmener bieti des déniées dii MècklembtiUt-g à Berlin.
Le Roi. Je lé crois. Mais péiit-étrë qU'ëh vdUs |)rocUrant ces avantages, d'autres seraient ruinés; du moins les possesseurs dès terfëS; n'ëst-ce pas?
Frombie. Pardonnez-moi, Sire; les terres appai*tietlnent aux forétS royaleë, et il n'y a qUë des bbulëaux.
Le Roi. Oh ! s'il h'y a que dèà boUlëaùx^ Cela peut se faire. Mais aussi ne comptez pstà ékûk ^othé hÔte, et que les frais ne surpsLsseilt pas le [)^ôdliit;
Fromme. Il n y a nul risque ; car, d'abord; Votre Majesté peut compter que le lac rendrait ISOO drpehts; ce qui pourrait nourrir ti*eiite-six familles à SO atpëhts pour chaque famille. Si ensuite on établit tili léger péage su^ le bois flotte et sur les bateaux du nouveau canal, le capital rendra de bons intérêts.
22(1 IIISTOIBE
I7C3 Lk lloi. Eh bien! dites cela à mon conseillerprivé Michaëlis. Il s*y entend, et, quand vous voudrez établir des colons quelque part, je vous conseille de vous adresser à lui. Je ne veux pas d'abord des colonies entières. Quand ce ne serait que deux ou trois familles, vous pouvez tout de suite lui en parler.
FaoMMB. Je n'y manquerai pas.
Le Roi. Ne puis-je pas voir d'ici Wusterau? (bim apparlenant au général de Zielhen.)
Fromme. Oui, Sire, le voici à droite.
Le Koi. Le général y estril?
Froiiiie. Oui, Sire.
Le Roi. D où le savez-vous?
Fromme. M. de l'Ëstocq, capitaine de son régiment, est en cantonnement dans mon village; un palefrenier du général lui apporta hier une lettre, et c'est de là que je l'ai su.
Le Roi. Le général a-t-il aussi gagné par le dessèchement de la trouée?
Fromme. Oh! oui. Sire. Il a bAti cette métairie, à droite ; et il a établi un chalet, ce qu'il n'aurait pas pu faire sans le dessèchement.
Le Roi. J'en suis fort aise. Comment s'api)elle le bailli de vieux Ruppin?
Fromme. Honig.
Le Roi. Depuis quand y est-il?
Fromme. Depuis la Trinité.
Le Roi. Depuis la Trinité? Où était-il auparavant?
Fromme. Il était chanoine.
DK pni^:D^:ttic ii. 221
Lk Roi. Chanoine? chanoine? Qui diable a fail un i7r.3 bailli de ce chanoine ?
Frommr. Sire, c*est un jeune homme qui a du bien, et qui a ambitionné Thonneur d'être bailli de Votre Majesté.
Le Roi. Mais pourquoi l'ancien n'est-il pas resté?
Fromme. Il est mort.
Le Roi. La veuve aurait pu garder le bailliage.
Fromme. Elle est devenue pauvre.
Le Roi. Ménage de femme, sans doute?
Fromme. Pardonnez-moi, Sire. Elle conduisait fort bien son ménage, mais des accidents Font ruinée. Cela peut arriver au meilleur écx)nome. Moi -môme, j'ai éprouvé une mortilité il y a deux ans, el je n'ai point obtenu de dédommagement; depuis, je ne saurais me remettre sur un bon pied.
Le Roi. Mon enfant, je souffre aujourd'hui de mon . oreille gauche, je n'entends rien de ce côté-lsi.
Fromme. Et le malheur. Sire, c'est que le conseiller Michaëlis est attaqué de la môme incommodité.
Fromme, qui craignait que cette dernière réponse ne déplût au Roi, resta un peu en arrière.
Le Roi. Allons, bailli, avancez. Restez auprès du carrosse , mais prenez garde qu'il ne vous arrive d'accident. Parlez seulement un peu haut.
Dites-moi , comment s'appelle ce village-ci à droite.
Fromme. Langen.
Lk Roi. A qui appartient-il?
Fromme. tin tiers à Votre Majesté; un tiers à M. de Ilagen, et le chapitre de Berlin y a aussi des vassaux.
222 11I9T0IRB
n63 Le Boi. Vous vous trompez; c'est le chapiti*e de Magdebourg.
Fromme. Sire, je vous depiande pardoq; c'est le chapitre de Berlin.
Le Roi. Erreur; le chapitre de Berlin n'a pas de vassaux.
Fromme. Pardonnez-moi, Sire, le chapitre de Berlin a trois vassaqx dans )e village ^e Karvensf^e qui dépend de mon bailliage.
Le Roi. Vous vous trompez, c'psj le chapitre de Magdebourg.
Fromme. Sire, je ferais un fort mauvais bailli, si je ne connaissais pas e^ux qui ont juridiction dans les eiidi*oils de rnon bailliage.
Le Roi. Ahl en Cfl cas-là, vous ^vez ^aisoi). Ditesmoi un peu, il faut qu'ici , à di^oite^ |1 y ait unq terre; je ne m'en rappelle pas le pom. Nonrimez-rnoi un peu les teiTCs qui sont à droite.
Fromme. Buschow, Rodenslebeii, Sommerfeld, Béez, Karbe.
Le Roi. Çarbe, justement. 4 qui appartient cette teri-e?
Fromme. A M. de Kneesebech.
Le Roi. A-t-il servi?
Fromme. Oui, il a été lieutenant ou enseigne dans les gardes.
Le Roi. Dans les gs^rde? ! (comptant sur ses doigts). Vous avez raison , il a été lieutenant dans les gardes. Je suis bien aise que cette teire soit encore entre les mains de œlte famille... Ah! savez-vous combien il y a que je n'ai c\c iii?
DE FRÉDÉmC 11. 223
Frommb. Non, Sire. i7ca
Le Roi. Quarante-trois ans... Comment s^appelle ce village-ci, devant no}j^2
Froviie. Prptzen.
Le Roi. A qui appartient-il?
Fnoifif^. Â M. de Kleist.
Le Roi. Quel Kleist eçt-ce?
Feomme. Le fils du général Kleist- f
Le Roi. De quel génér^) E^leist?
Fromme. Son frère a été aide-de-camp de Votre Majesté, et est à présent lieutenant-colonel du régiment do Kalokslein, à Magdcbourg.
Le Roi. Ha, ha I de .celui- |à. Oli I je connais fort bien ces Kleist. A-t-il servi?
Fromme. Oui, Sire, il a été enseigne dans le régiment du prince Ferdinand.
Le Roi. Pourquoi a-t-il quitté le service ?
Fromme. Je n'en sais rien. Sire.
Le Roi. Vous pouvez me le dire; je n'ai aucune vue en faisant cette question. Pourquoi cet homme a-t-il quitté le service?
Fromme. En vérité, Sire, je i^e pourrais le dire.
La conversation fut interrpmpue par Tarrivée dans un village où se trouvait le général de Ziethen. l^e Roi descendit de carrosse pour le voir^ et, étant reparti, il dit:
Allons, dites-moi, sérieusement, ne savez-vous pas pourquoi ce Kleist a quitté le service ? Fromme. En vérité, Sire, je Tignore. . .
22^4 lilSTOlBR
1703 Lb Roi. Kcoutoz, ôtes-vous content do hi récolte, cette année?
Frommb. Sire, elle est fort bonne.
Lb Roi. Fort bonne ? eh bien ! à moi, ils m'ont dit qu'elle était fort mauvaise.
Fromme. Les grains d*hiver ont un peu souffert de la gelée. Mais, en revanche, les grains d'été promettent de réparer amplement ce dommage...
Le Roi. Comment se nomme ce village-ci, devant nous?
Fromme. Garz.
Le Roi. A qui appartientril ?
Fromme. Au conseiller de guerre de Quast.
Le Roi. A qui?
Fromme. Au conseiller de guerre de Quast.
Lk Roi. Kncore ! Il ne s*ugit pas ici de consoillor i\c guerre. Je veux savoir à qui appartient ce village.
Fromme. A M. de Quast.
Le Roi. Allons, voilà comme il faut répondre... Semez-vous aussi du froment?
Fromme. Oui, Sire.
Le Roi. Combien en avez-vous semé?
Fromme. Près de trois muids. .
Le Roi. Combien votre prédécesseur en semait^il?
Fromme. Un scptier et demi.
Le Roi. D'où vient que vous cultivez tant de froment de plus que votre prédécesseur?
Fromme. Comme j'ai eu riioniieur de le dire à Yoli*e Majesté, j'ai soixante-et-dix vaches de plus que mon prédécesseur; par conséquent, je puis donner plus
DR FnÉDÉniG II. 225
d'engrais à mes champs et y cultiver du froment, nei
Le Roi. Mais pourquoi ne cultivez-vous point de chanvre?
Frommb. Une vient pas bien ici. Il vient mieux dans les climats froids. Nos cordiers achètent le chanvre de Russie à meilleur marché et de meilleure qualité que je ne puis le fournir.
Le Roi. Que semez-vous où vous semiez autrefois du chanvre?
Fromme. Du froment.
Lb Roi. Mais pourquoi ne cultivez-vous pas de la garance?
Fromme. Elle tie vient pas bien. Le terroir n'est pas assez bon.
Le Roi. Vous vous Fimaginez, vous auriez dû en faire l'essai.
FnoMMB. Je l'ai fait, et cela n'a pas réussi...
Le Roi. Que seméz-vous où vous auriez semé de la garance?
Fromme. Du froment.
Le Roi. Allons, tenez-vous-en donc au froment. Les gens de votre bailliage doivent ôtre à leur aise.
Fromme. Oui, Sire; je puis prouver, par le livre des hypothèques, qu'ils ont pour cinquante mille écus de capitaux.
Le Roi. Voilà qui va bien.
Fromme. Un paysan, qui est mort il y a trois ans, avait onze mille écus à la banque.
Le Roi. Combien ?
Frommk. Onze mille écus.